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S9 S'ENSVYT L'HYSTOIRE DE MONSEIGNEVR GERARD DE ROVSSILLON, 1ADIS DVC ET CONTE DE BOVRGONGNE ET
D’'ACQVITAINE.
Lyon.
PAR LOVIS PERRIN.
Universites BIBLIOTHECA Ottaviensis
Ar.
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PRELIMINAIRES
hiftoriques & bibliographiques.
a 'RCART, Ghérard ou 7 Gérard de ‘“Rouffillon F fut, fans contredit, un
| des perfonnages les plus asp de fon np: puifque
les trouvères du moyen âge fe font em- parés de fon nom, comme des noms de
Charlemagne & de ‘Roland, pour en
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faire le fujet de leurs chansons de Gefte. Mais, il faut l'avouer, Les chroniques ont été fi négligentes à fon égard, que fon illuftrarion hiflorique n'eft nullement en rapport avec fa re- nommée poétique.
Selon les romans métriques qui por- cent fon nom, Gérard étroit fils de Drogon, frère de Doon de Nanteuil, de Beuves d'eAigremont, d'eAymon de Dordon, & oncle par conféquent de Maugis & des quatre fils d'edymon. C’eft un des membres les plus importants de cette dynaftie fantaftique qui figure avec tant d'éclat dans ce que l'on eft convenu d'appeler aujourd’hui l'Epopée carlovingienne. Outre la Bourgogne, Gérard poffédoit La Gafcogne , leAu- vergne, la Provence, les comtés de
Narbonne, de ‘Barcelone, Ë reffem-
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bloit plus enfin, par fa puiffance, à un roi qu'à un fimple feudataire. Il rele- voit cependant de Charles-“Martel ou de Charles-le-Chauve, car les textes ne font point d'accord fur le nom. Cette queftion nous femble très fecondaire au point de vue du roman, puifque tout y révèle des idées & des mœurs contem- poraines de l’époque de [a compo/fition, c’eft-à-dire du douzième fiècle.
Quoi qu'il en foit , une rupture éclate entre le fuxerain jaloux & lorgueil- leux vaf[al. c4 la fuite d'une lutte de plufieurs années, remplie de combats & de négociations , mêlée de fuccès & de revers, Gérard finit par fuccomber. Il eft défair à la bataille de Val-Béton , non moins célèbre dans Les anciens Gefles que la bataille de Fontanet dans
l'hiftoire,& c’eft vainement qw'il cherche
un afile derrière les murailles de [on imprenable château de Rouffillon , livré au roi par un traître de fénéchal. Prof- crit, fugitif, il perd fon cheval 6 jufqu'à fon épée. Le romancier poulfe l'effer des contrafles au point de mon- crer Le puiffant baron réduit à exercer pour vivre Le métier de charbonnier (1). Il ne lui laiffe pour toute confolation que le courage & le dévouement de Berthe, [a femme, dont le roman G
l’hifloire fe font difputé le noble ca-
(1)... Girard fu defconfis, Et tantes fois fourpris de guerres K'il en pierdi toute fa tiere, Et furent fi parent ocis, Et il en wida le pais; Si fe gari com karbonniers Li Dus, ki tant ot efté fiers.
(Chronique rimée de Philippe Mouskes, écrivain du treirième fiècle, publiée par le baron de Reifflenberg; Bruxelles, 1836, iNn-4, P. 75.)
y
raétère. Enfin, un retour de fortune permet à Gérard de recouvrer une partie de fes poffeffions, & de rentrer dans fon château de “Rouffillon, où il meurt paifiblement, pendant un inflant de crève que lui accorde fon implacable adverfaire.
Tel eft, isolé de fes développements & réduit à [es données fondamentales, Le roman provençal de Gérard de ‘Rouf- fillon, qui ne nous ef connu que par l'analy{e affex étendue qu'en a donnée M. Fauriel. Il nous feroit donc impof- fible d'entrer à ce fujet dans de plus amples détails, fans reproduire Le texte même de fon ouvrage, auquel nous pré- férons de renvoyer Le lecteur (1). Il ré-
(1) Hiftoire de la Poëfe provençale, cours faits à la Faculté des Lettres de Paris, par C. Fauriel , membre de l'Inftitut ; Paris, 1846, 3 V.in-8,t.1u1, p. 34. Le roman de Gérard de Rouffillon , prove
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fulre routefois du rapprochement qu'il eft permis de faire entre Le roman en vers & Le roman en profe, qu'ils pro- viennent tous les deux d'une fource com- mune, mais que l'imagination, comme de raifon, joue un rôle beaucoup plus confidérable dans le premier que dans le second. Celui-ci, par exemple, loin de confondre Charles-le-Chauve avec Charles-Martel, entre en matière par une expofition affex hiftorique, 6 ne donne qu'une caufe très naturelle aux débats qui s'élèvent entre ce prince 6
fon vaffal. IL s'agit de la poffeffion du comté de Sens. Charles-le-Chauve 6
nant du fonds de Cangé, au,ourd'hui à la Bibliothèque impériale, n' 7991, confifte en un ms. in-8, fouvent altéré & quelquefois ilifible , auquel il manque même plufeurs feuillets du commen- cement. Il contient néanmoins plus de huit mille vers de dix
fvllabes, à rimes confécutives
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Gérard ont époufé les deux filles du dernier comte, mais Berthe eft l'ainée, G , en vertu de l’'indivifibilité des frefs, le comté tout entier appartient à fon mari. Le roi prétend au contraire qu'à défaut d'hoirs mafculins , le comté doit faire retour à la couronne, & ne pro- pofe pas même un accommodement. C’eft une queftion de droit féodal, très profaïque fans doute, mais de La nature de celles qui fe débattoient chaque jour, à cette époque, fur tous les points de La France.
Il n'en eft point ainft dans le roman métrique : Charles & Gérard ont aimé La même princeffe, fille ou parente d'un empereur de Conftantinople. Le comte auroit pu la difputer au prince, puif- qu'il eft l'amant préféré; mais, par gé- nérofité & dans l'intérêt même de celle
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qu'il aime, il ne croit pas devoir La priver de La couronne impériale. IL con- [ent à ce qu’elle époufe l'empereur, car c'eft le vivre que le trouvère donne à Charles-Martel, & fe réfigne à prendre de fon côté pour femme Berthe, la fœur de fon amie.
Devenus beaux-frères de rivaux qu'ils éroient, Charles & Gérard n'en vivent pas en meilleure intelligence, La jaloufie envenime leurs rancunes politiques, & ne tarde pas à leur mettre les armes à la main. Ce rapprochement suffit pour caractérifer Les deux compofirions & montrer combien l'une s'écarte encore plus que l'autre , nous ne dirons pas de l’hifloire, mais des notions tradition- nelles.
Le château de “Rouffillon, auquel
Gérard doit Le furnom que lui donnent
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les romanciers, car de fon temps Les furnoms ou noms de famille n'étotent pas encore en ufage , Le château de‘Rouf- fillon éroit en effer firué fur le mont Laffois, entre Chärillon- fur - Seine é . Muffi-l'Evêque. On y voyoit au tret- rième fiècle des reftes de murailles & de tranchées , qui témoignoient de l'impor- cance de cette conftruction féodale (1). Le lieu où Le roi affigne jour de bataille à Gérard eft en Bourgogne, dans la vallée de Béton ou de ‘Béthune, « qui fier » entre Vexelay & Pierre-Perthuis. La rivière, « fi remplie de sang humain
« quelle en yflit de fon chanel, » efl
(1) « Iciz mons eft haut de regart , & eft quarrez par mervilloufe affife, en partie par nature & en partie fait par œuvre humaine. Les appariffances des murs & des tranchées demonftrent anquor apertement le grant & le fort habitement des hommes qui fu enqui. (Wies de Saints, manuferit du treizième fiècle, cité par M. P. Paris ; Les Manufcrits françois de la Bibliothèque du roi, t. vi, p. 104
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l'ancienne Choraou Chorée, aujourd'hui la Cure, qui traverfe en effet cette vallée. Les « sarcuz » ou cercueils de pierre, qui tombèrent fi à propos du ciel pour fervir aux chrétiens tués en cette bataille , ces cercueils fe voyoient autrefois au nombre de plus de deux mille dans un village voifin, qui en a retenu Le nom de Carré ou Quarré-les- Tombes , à quadratis lapidibus. L’ac- cumulation de cette quantité de tombes fur un point ifolé, eft un problème archéologique dont on voit que la tra- dition s’éroit chargée de donner le mot avant que les favants s’en fuffent oc-
cupés (1).
(1) Conjectures fur un grand nombre de tombeaux qui fe trou- vent dans un lieu particulier de l'Auxois en Bourgogne , par Moreau de Mautour ; Hiftoire de l'Académie royale des Inscriptions &
Belles-Lettres , t. 111, p. 273.
x)
Il eft donc évident que le fond de l'action wa pas été inventé, & qu'il fe rapporte aux fameufes guerres foute- nues par Gérard contre Charles-le- Chauve, foir en Bourgogne, foit en Franche-Comté. cAlbéric, moine de Trois-Fontaines, qui compiloit [a chro- nique au treizième fiècle, le dit en ter- mes formels : « Ils fe firent rant de mal l'un à l'autre, il périt tant de monde dans leurs fanglantes querelles, qu'en vérité ces longs démélés ne finirent que faute de combattants ; cependant Gérard fuccomba € fut vaincu par Charles, comme les chanfons héroïques en ren- dent témoignage (1). » Ces chanfons
—_—_—_—_————— à
(1) « Tot & tanta detrimenta rerum & hominum alter intulifle creditur alteri, quoufque nimia fatigatione per femetipfum tam longa concertatio fe confumpfit ; regi tamen Karolo ceffiffe Ge- rardum & victoriam ei conceffiffe perhibent Æeroicæ Cantilenæ. :
(Albericimonachi Trium-Fontium Chronicon e manufcriptis nunc
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héroïques fe rapprochoient peut-être plus, à leur origine, de La vérité que Les romans brodés fur elles par Les auteurs des âges fuivants. Pour ceux-ci, dont les œuvres feules nous reftent, ils ont développé & embelli leur fujet, fans fe préoccuper autrement des entorfes qu'ils donnoient à l'hifloire & à la chrono- logie. C’eft ce que va démontrer La vie de Gérard, efquiffée d'après les chro- niques & les chartes.
Son père & fa mère, qu'il rappelle dans [on teflament , fe nommoient Leu- chard & Grimilde. Quelques généalo- gifles ont pris ce Leuthard pour un comte d'eAlface portant Le même nom,
mais il eft plus probable que Le père de
primum editum a G. G, Leibnitio. Liplæ, 1698, in-4, p. 195, sub
anno #66
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Gérard éroit originaire de la Bourgo- gne & des environs de Chäullon-[ur- Seine, où nous trouvons [on fils en pof- feffion d'un vafte héritage. Elevé à la cour de Louis-le-Débonnaire, Gérard fe fignala par fon attachement à cet in- fortuné monarque. Il fut même, felon cAlbéric de Trois-Fontaines, le principal médiateur de La réconciliation du père avec fes fils, l'an 834. En récompenfe de fes fervices, il reçut le gouvernement du comté de Paris, & cette ville s'étant crouvée comprife dans les limires du royaume que l’empereur venoit de for- mer pour le plus jeune de fes enfants, Charles dit le Chauve, Gérard dut jurer fidélité à ce prince. Mais, après la mort de Louis-le-Débonnaire, il abandonna le parti de Charles pour em- | braffer celui de Lothaire, fon frère ainé.
XIV
Il joua un rôle très actif dans Les guer- res entre ces deux princes; mais il y a lieu de croire qu'il fe réconcilia avec Charles, puifqu’il obtint Le comté de Bourges, dépendant de fes domaines d'eAquiraine. Son attachement pour l'em- pereur Lothaire l’emporta de nouveau, & il parott qu'il laiffa à des lieutenants Le gouvernement du Berry pour accepter Les fonctions plus importantes de comte de Bourgogne & de Provence. Il ne faut pas oublier que ces deux noms fe confondoient alors dans une commune fignification pour défigner les pays an- ciennement occupés par les Bourgui- gnons. Cette Bourgogne, toutefois, ne comprenoit plus la ‘Bourgogne infé- rieure, dite duché de Bourgogne , que le traité de Verdun avoit diftraite en faveur de Charles-le-Chauve.
XV
Gérard donc, en qualité de comte de Bourgogne & de comte de Provence, aitres que lui confèrent indifféremment Les chroniques (1), acheva de foumertre , au nom de Lothaire, La Provence, agitée par la rébellion du comte Fulchrade.
cAvant d'entrer dans le cloître où il devoit bientôt mourir, l’empereur le chotfit pour tuteur ou gouverneur de [on fils Charles, auquel éroient attribuées, fous la dénomination de royaume de Pro- vence, les contrées renfermées entre les cAlpes, la Méditerranée 6 le Rhône, de Lyon à Marfeille, y compris Les dio-
(1) Loup, abbé de Ferrières, dans une lettre qu'il adreffe à Gérard, va jufqu’à lui donner le titre de duc : Præcellentiffimo duci Gherardo & clariffimæ conjugi ejus Berthæ , Lupus præfentem & futuram falutem (Epift. 122). Mais ce n’étoit fans doute qu'une courtoifie de fa part, puifque dans les actes officiels Gérard ne prend & ne reçoit que le titre de comte, & une fois feulement celui de comte & marquis.
XV]
cèfes de Viviers & d'Urès, au-delà de ce fleuve. Sa confiance ne fut point trompée; Gérard fur protéger l'enfant contre les emportements de [es frères, 6 affurer La couronne [ur fa tête débile. Ce royaume lui dur fon exiflence ; il chaffa les Normands du delta de La Camargue, &, non moins redoutable aux ennemis du dedans qu’à ceux du dehors, il arrêra fous les murs de Mâcon Char- les-le-Chauve, qui fe difpofoit à en- vahir Les érats de fon neveu. IL fuffifoir à cout, & Les feigneurs provençaux $'a- paisèrent à ce point , fous fon vigoureux gouvernement ; que les chartes nous montrent Le comte Fulchrade lui-même au nombre des Fidèles de Charles & des officiers de fon palais (1). Ces chartes
(4) Diplôme inédit de Charles, roi de Provence, publié par M. de Mas-Latrie dans la Bibliothèque de l'Ecole deschartes, t. 1, p, 491
XVI) fe plaifent à exprimer auffi l'affeétion du jeune prince envers le comte Gérard, qu'il appelle fon parent, fon gouver- neur & [on père nourricier ; elles témoi- gnent furtout des pieufes difpofirions du gouverneur qui intervient que pour folliciter la libéralité de [on pupille en faveur des églifes, & pour fe dépouiller lui-même à leur profit (1).
La mort de Charles, emporté par un accès d'épilepfie, en 863, [ans Laiffer d'enfants, ne changea point la fituarion de Gérard. Louis & Lothaire furent d'accord en cela, qu’ils lui laissèrent Le gouvernement entier des provinces qu'ils s’étoient âprement difpurées. Engagés au loin dans des guerres & des affaires
(1) Diplomata Caroli, regis Provinciæ. Hiftoriens des Gaules, vil, 396.
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XVII
difficiles, ils s'en remirent à lui du foin de Leurs intérêts, & Les deux moiriés du royaume de Provence reflèrent unies fous fa puiffante main.
C’eft à certe époque, & dans les an- nées qui précédèrent 868, qu'il faut placer les fondations du monaftère de Poutières (1) & de la célèbre abbaye de Verxelay, dues à la munificence de Gérard & de Berthe, fa femme. Déjà dans un âge avancé , ils n’avoient con— fervé qu'une fille, nommée Eva, qui s’'affocia généreufement à La difpofition qu'ils faifoient d'une partie de leurs ri-
ches alleux en l'honneur de NC. S. Féfuf-
(1) Pultariæ , monaflerium Pultarienfe , le monafñtère de Poul- uères , Pouthières, Poutières, aujourd'hui Pothières, village de la
Côte-d'Or, canton de Châtillon-fur-Seine. L'orthographe de ce nom a beaucoup varié, & Poytiers, comme l'écrit notre roman- cier, repréfente fans doute la prononciation vulgaire du feizième
fècle.
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Chrift, de la fainte Vierge fa mère, & des glorieux apôtres faint Pierre & faint Paul.
L'aéte de donation, le teftament, comme on difoit alors, eft foufcrit par Gérard, fa femme & leur fille, mais il ne porte aucune date. Parmi les per- fonnes recommandées aux prières & aux fuffrages des deux monafîères, figurent en première ligne & comme bienfaireurs du comte l'empereur Louis-le-Débon- naire, l'impératrice Judith & même leur fils, le roi Charles alors régnant ; vien- nent enfuite Les noms de Leuthard & de Grimilde , père & mère de Gérard, ac- compagnés immédiatement de ceux de
Hugues & de Bava, qui nous femblent
(1) « In nomine fanctæ & individuæ Trinitatis, Patris & Fili & Spiritus fancti. Incipit inftrumentum feu teftamentum Gerardi co-
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C’eft à ces renfeignements fuccinébs que
fe réduit ce que l'on fait de la famille des deux illuftres époux; tout ce que Les généalogiftes & Les hifloriens y ont ajouté ne repofe que [ur des conjectures.
La fondation de Vexelay fur con- firmée, en 868, par un diplôme de Charles-le-Chauve, fouverain de certe partie de La Bourgogne où étotent fitués Les deux monaftères. Gérard y eft appelé fon très cher 6 très aimé Comte (1); mais , en dehors de ces formules offi- cielles, il laffoit déjà percer fon imi-
mirié contre l'adverfaure conftant de fes
mitis, fundatoris monafteriorum, videlicet Pultarienfis & Vizelia- cenfis, &C, »
(Hiftoria Vieliacenfis monaflerii duodecimo fæculo aggreffa & abfoluta. Apud Spiclegium Lucæ d'Achery, ex novä editione. Parilis, 1723, 3 v. in-fol., t. 11, p. 498.)
(1) « Cariffimus valdeque amantiffimus nobis Gerardus illufter Comes. » ( Diploma Karoli Calvi pro V'ixiiacenf cœnobio. Hift. des Gaulés , vi, 608.)
XX)
ambitieux projets. Le bruit s'étant même répandu que Charles menaçoit d'envahir Les abbayes qu'il venoit de fonder, Gé- rard crut devoir en écrire au célèbre Hincmar avec lequel 1l entretenoit d'anciennes relations. Dans cette lettre, dont l'extrait feul nous a été confervé par Frodoard (1), le comte difoit au prélat que fi les biens qu'il poffédoit en France lui éroient enlevés par le rot, il fe verroit forcé de s’en dédommager fur Les biens de France, fitués dans [on pays. Il entendoir par là Les biens connus fous le nom de patrimoine de faint ‘Remi, que l'églife de ‘Reims poffédoir en Pro- vence, fur le terricoire de l'antique Glanum (2). Certain du crédit de l’ar-
(1) Frodoardi Hifloria Remenfis ecclefiæ, Ub. ii, c. 26. (2) Ces biens avoient été donnés à saint Remi, évêque de Reims, par un nommé Benedictus, dont il avoit exorcifé la fille. Il
XXI)
chevêque auprès de Charles, Gérard le conjuroit d'employer fon miniftère pour prévenir des excès qui provoqueroient de pareilles repré[ailles.
Hincmar lui répondit avec La circon- fpeétion d'un homme d'églife & de cour, que rien ne pouvoit juflifier l'envahiffe- ment des biens eccléfiafliques, mais que fi quelqu'un avoit cette audace , il s'en affligeroit moins pour lui-même que pour lufurpateur. Quant à des remon- trances, il fe feroit bien gardé d'en fa- riguer fon Seigneur fur de vains bruits ; mais qu'après ce qu'il venoit d'apprendre d'une perfonne auffi digne de foi, il n'hé- fiteroir pas à remplir les devoirs facrés
en eft queftion dans fon teftlament de l'an 530, & c'eft à partir de cette époque, fans doute, que l'ancien nom de Glanum s'eft changé en celui de Saint-Remi,
Teflamentum fanéh Remigu Remorum epifcopi; Archives ed- muniftratives de la ville de Reims, par Pierre Varin, t.1,p.#.)
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de fon miniftère. 4 l'embarras de cette réponfe, il eft facile de conjeéturer que les difpofitions hofliles du rot n'étoient point un fecret pour Hincmar ; elles ne cardèrent pas à fe manifefter.
Nous avons suppofé, avec les meil- leurs critiques, que Gérard, comte de Provence , étoit le même perjonnage que Gérard, comte de ‘Bourges où du Berry. L’'abfence des noms propres, qui n'étoient point en ufage, comme nous l'avons déjà dit , laiffe une grande obf- curité dans l'hiftoire de cette époque. Les noms eux-mêmes étant peu variés, il devient fouvent impoffible de fe re- connoître au milieu des nombreux Gé- rard, Bernard & autres homonymes que citent pêle-mêle les chroniqueurs fans autre défignation. Quoi qu'il en foir, l'identité du comte de Provence & de
XXIV
Bourges nous a paru fuffifamment dé- montrée par la haine de Charles-le- Chauve envers l'un & l'autre.
Egfred ou cAcfrid, feigneur déjà ri- che & puiffant, alla trouver ce prince & achera de Lui, à beaux deniers, Le comté de Bourges jufqw alors tenu par Gérard. Dépouillé fans avoir été accufé ni même entendu , celui-ci réfifla. cAc- frid, muni du diplôme royal, fe diri- geoir vers Bourges, lorfqu'il fur ren- contré & cerné dans un village par Les hommes de fon compériteur. Ils mirent le feu à la maifon où il s'éroit réfugié, &, l'ayant contraint d'en fortir, lui coupèrent la tête & jetèrent dans Les flammes [on cadavre mutilé. 4 La nou- velle de cet attentat, Charles entra dans le ‘Berry. Tout fut abandonné à la fureur du foldat, perfonnes & chofes ;
XXV
enfin, les ravages furent tels qu'au té- moignage de l’'annalifte de Sant-Ber- an, La langue feroit impuiffante à les raconter (1). Cette expédition n'eut d'autres réfulrats que d'affamer & de dépeupler le pays de Bourges, d'où Gérard & [es hommes ne purent être chaffés. Le rexte même des chroniques laiffe fuppofer que le comte ne figura pas en perfonne dans cette campagne , mais les deux adverfaires ne devoient pas tarder à fe rencontrer face à face. Lothaire IT étant mort miférablement en Italie, le 6 août 869, fans poftériré légivime , Charles profira des embarras au milieu defquels fe rouvoit [on frère & fon héritier, l'empereur Louis, pour
(1) Sandi Bertini vel Hincmari Remenfis Annales, ann. 867-868 Pertz, Monumentu Germaniæ hiflorica , t. 1, p. 476
XXV]
s'emparer de fa fucceffion. IL alla fe faire couronner à Metz en qualité de fucceffeur du feu roi, & fe rendit maître du pays jufqu'à cAix-la-Cha- pelle. Vainement l Empereur & le Pape lui firent-ils repréfenter, par des en- voyés 6 des légats, l'injuflice de fa conduite, il ne s'inquiéra nullement de leurs réclamations. Il ne fut fenfible qu'à celles de fon frère, le roi de Germanie. Louis, jaloux d'avoir part à La fucceffion de Lothaire, menaça Char- les de lui déclarer la guerre, s'il ne confentoit immédiatement au partage des états dont il prétendoit s'emparer pour lui feul. Il n’y avoit pas moyen de repouffer une ouverture faite en termes pareils, &, Les deux frères s'étant réunis aux environs d'eAix-la-Chapelle, certe indigne spoliation fur confommée le 8
XXV1]
août 870. Les pays fitués le long du Rhin échurent à Louis-le-Germanique, & Charles eut dans fon lot les contrées qw'arrofent la Saône & le Rhône.
La fidélité héréditaire de Gérard ne fe démentit point en cette circonftance. IL s’efforça de conferver à l'Empereur abfent l'héritage de fon frère ; mais tout porte à croire que les années avotent affoibli [on bras, & qu'il fut abandonné des principaux feigneurs fatigués de [a longue fuprématie. Charles entra fans coup-férir dans Lyon, &, pourfuivant Gérard jufqu'en Franche-Comté, il l'obligea de fe renfermer dans fon chà- ceau-fort de Grimon, aux environs de Poligny. La tradition ajoute que le comte effaya de traiter avec le roi, mais que, fes propofitions ayant été re- jetées, il fut contraint par la famine
XXVI1)
d'abandonner cette inexpugnable poft- tion pour fe retirer dans les montagnes du Jura. Il râcha de s'y maintenir en attendant Les fecours que lui faifoit ef- pérer l'Empereur ; mais atteint par Les croupes de Charles, auprès de Pontar- lier , entre le Doubs & le Drugeon, il y fut complètement battu & mis en dé- route. La mémoire de ce défaftre s’eft longremps confervée en Franche-Comté, comme le témoignent ces vieilles rimes: Enrre le Doubs & le Drugeon Périt Gérard de Rouffillon (1). cA La fuire de cette défaite , où pour- cant il ne périt pas, Gérard fut con—
(1) Une autre verfion porte : « Autour de Dal & Daliron « De Vendemaur & Montbañfton : Perift Girard de Rouffillon. » « Ce font lieux en la Franche-Comté, au diocèfe de Bezançon. »
( La Bibliothèque hiftoriale de Nicolas Vignier , t. Hi, p. 477.)
XXIX
craint de fe réfugier dans un autre de fes châteaux dont l'hiftoire n’a pas con- fervé le nom. Le vainqueur marcha fur Vienne, mais le comte avoit confié La défenfe de certe ville à Berthe, [à femme, & derrière Les remparts romains fe trouvoit une âme romaine. “Rien ne l'intimida , ni la dévaftation de la cam- pagne, ni l'incendie des faubourgs. Il fallut former un fiége en règle, &, au bout de deux mois d'attaques infruétueu- fes, Charles comprit qu'il devoit avoir recours à d'autres moyens. L'or & la crahi{on pénétrèrent dans la place, & Berthe ne vit bientôt autour d'elle que des gens féduirs ou vendus. Inftruir à cemps par un meffage de l'extrémité à laquelle [a femme évoit réduite, Gérard accourut & fubir Les conditions de Char- les, qui entra dans Oienne la veille du
XXX
jour de Noël de l'an 870. cAprès avoir exigé du comte des otages pour gage de La reddition des fortereffes qu'il oc- cupoit encore, Le roi lui donna trois grands bateaux & permit qu'il s'em- barquär fur le Rhône avec Berthe 6 rous Les effets mobiliers qui lui appar- renoient (1). ‘Bofon, beau-frère de Charles-le-Chauve, obtint Le gouverne- ment de Vienne, & Le même jour vit finir & commencer deux grandes for- tunes.
Trompé par une homonymie fortuite, ou plutôt entraîné par la pañion de rapporter tout au pays dont il écrivoir
l’hifloire , Chorier a prétendu que Gé-
(1) « Et tribus navibus Gerardo datis, per Rhodanum cum [ua uxore Berta & mobilibus fuis, à Vienna permifit abfcedere, & ipfam Viennam Bofoni fratris uxoris fuæ commifit Carolus. » (Hinemar: Remenfis Annales ; op. laud. , p. 491.)
XXX]
rard s’éroir retiré à ‘Rouffillon, petite ville du Dauphiné « dont il auroit tiré fon furnom (1). » C’eft une erreur. Il eft vrai que, deux fiècles plus tard, il s’éleva dans Le Viennois une famille puiffante dont “Rouffillon fut le prin- cipal manoir. ‘Rien autre n'autorife la conjecture de Chorier, &, ft le nom de Gérard fe montre affez fouvent dans la généalogie des feigneurs de Rouffillon en Dauphiné, il faut en conclure feulement que ces artifices de La vanité nobiliaire ne [ont pas d'inven- ion moderne. Le Dauphiné, la Pro- vence , le Bugey ont eu leurs châteaux de ‘Rouffillon, mais la tradition, lhif-
croire É; Les romans s'accordent pour
(1) Æifloire générale de Dauphine, par Nicolas Chorier. Gre- noble , 1661, in-fol., p. 683.
XXXI)
placer en Bourgogne celui auquel le célèbre adver{aire de Charles-le-Chauve doit le furnom que La poftérité lui a donné.
Les chroniques difent que Gérard mourut dans La ville d'Avignon, dont il auroit confervé la poffeffion (1); d'autres affurent qu'il rermina fes jours au château de Kouffillon. Toujours eft-il que c’eft dans l'abbaye de Pourières ou Pothières, fondée par lui au pied du mont Laffois , fur Les bords de la Seine, qu'il avoit fait préparer [on tombeau & celui de [a femme. Ce monument, d'une rare magnificence, eut beaucoup à fouf- frir de l'incendie qui dévora le monaf- ière vers La fin du onième fiècle: Un
(1) « Illuftris comes Girardus, fundator hujus loci , obiit apud Avinionem civitatem fuam. » (Chronicon Vezeliacenfe. Nova Biblio- theca manufcriprorum librorum Philippi Labbe, t. 1, p. 394.)
XXX11)
évéque de Langres, jaloux de l’immu- nité des moines qui, d'après le vœu de leur fondateur, relevoient immédiate- ment de Rome, ne trouva pas d'autre moyen pour les réduire à fon obédience que de mettre le feu à la ville 6 à léglife. Ce que raconte à cet égard le roman eft entièrement conforme à l’'hif- roire. L'évêque ‘“Rainard, de la maifon des comtes de Bar, qui s’éroit aban- donné à certe indigne vengeance, fut en effet excommunié fur Les plaintes d' Humbert, abbé de Poutières, & n'ob- saint fa grâce du pape cAlexandre IT, qu'en s'engageant à réparer les défaf- tres dont il étroit l'auteur (1). Toute- fois, les tables & les colonnettes de marbre qu'avoit épargnées l'incendie
(1) Gallia chriffiana nova, t.1v, p. $61 & 725.
XXXIV
excitèrent encore l'admiration des deux voyageurs bénédiétins qui vifitèrent l'é- glife au commencement de l'autre fiècle (1). {ls nous ont confervé Les épitaphes qui fe lifoient fur Les combes de Gérard, de Berthe & de leur fils Thierry.Nous ne rapporterons pas les deux premières qui toutes modernes fixent la mort des deux fondateurs de Poutières à l'an 890, tandis qu'il paroît certain que Gérard n'exifloit plus en 879. IL eft appelé « comte de bonne mémoire » 6 « ci-devant comte » dans plufieurs let- tres de cette année, adreffées par Le pape TFean VIII, foit aux religieux de Pou- tières , foir à Hugues l'abbé & au comte Boson (2).
(1) Poyage littéraire de deux religieux bénédidtins de la congré- gation de St-Maur (Doms Martène & Durand). Paris, 1717, in, p. 104 |
(2) Manl, Conciliorum ampliffima Colledio, 1. xvn, 158
XXXV
cAu furplus , on fe contentoit fouvent à cette époque d'infcrire dans Les nécro- loges & fur les tombeaux la date du mois fans y joindre celle de l'année. L'épitaphe du jeune Thierry, dont le ftyle & la forme atteftent l'exécution
primitive, nous en fournit La preuve :
FRANCIA QVEM GENVIT LVGDVNVS FLVMINE SACRO DILVIT ET CHRISTO PARTICIPARE DEDIT THEODRICVM INNOCVVM RETINET HIC VRNA SEPVLTVM QVEM DVRA EX IPSIS MORS ®VLIT VBERIBVS NEC TAMEN IN MORTIS POTERIT CONSISTERE REGNO QVEM VITAE AETERNAE FONS SACER EXHIBVIT GERMINE PRAECLARO CLARIS NATALIBVS ORTVS VIX ANNI VNIVS TRANSIERAT SPATIVM
(1) SED CHRISTI IN REGNO AETERNOS ILLE OBTINET ANNOS
(1) Ces mots IN REGNO, qui avoient été emportés par la fracture du marbre, ont été fort heureufement reftitués par Ma-
XXXV)
ATQVE AGNVM NIVEVM CANDIDVS INSEQVITVR DEPONAT LACRIMAS PIETAS IAM SANCTA PARENTVM PRAEMISSVM STVDEAT PIGNVS AD ASTRA SEQWI ABSTVLIT HVNC TERRIS OCTIMBRIS CONCITA MENSIS
QVINTA DIFS CELSO RESTITVIT QVE DEO,
Cette infcription eft empreinte de La profonde douleur des parents que pré- cédoit au tombeau leur enfant, à peine âgé d'un peu plus d'un an. Elle nous apprend la noble origine de Thierry , né dans le pays qui commençoit à porter le nom de France, fon baptême à Lyon & enfin fa mort, arrivée Le cing d'un mois d'octobre, dont elle ne rappelle pas l’année.
ce
billon ; en effet, le demi-jambage que l'on remarque, fur le fac- fimile de M. Mignard, devant la fyllabe NO, ne peut être que le refte d'un G, le trait vertical par lequel fe termine la panfe inférieure de cette lettre, comme le mot PIGNVS de ce même foc-fimile, nous en fournit un exemple.
FR ANCAGENVIM DILVITETXPOPAR FEODRGINOCV VA QVEMBRAEXIPS. NECTAMENINMOR QUEVITAEAËTERNAE de EPRAECARR EDN PINREG ANAL
IBSVLTHVNC 1: ie CMINTADIESÉ
EPITAPHE DE THIFRRY, FIL:
DNUSFLUNINE SACRO RETINEHCVRNASERLTe
ODNSSAE SEL IBVIT “il ARENA: ESF
_
E GERARD ET DE BERTHE.
‘rin, Lyon.
EL
pe v
XXXVI)
Il ne faut pas s'étonner de voir ici, comme fur un grand nombre d'épira- phes du moyen âge, la date feule du jour indiquée, tandis que celle de l’année eft omife. Le but effentiel des épitaphes wétoit point dans ces temps de ferveur de conferver à La poftériré la mémoire du défunt, mais de recommander [on âme aux prières de l'Eglife. IL fuffifour donc de fixer fur La pierre, avec La date du jour du mois où il éroir décédé, celle de l’eAnniverfaire auquel lui donnoient droit fes mérites ou fes fondations. La date de l’année n'étoit qu'une fuper- fluité que l'on pouvoir à volonté omettre ou ajouter, fans que la pieufe échéance en für en rien affectée.
Nous apprenons d'une récente publi- cation que La bibliothèque de Chärillon-
sur-Seine conferve un fragment de mar-
XXXVII)
bre provenant de Poutières, & fur lequel fe retrouve une partie des fept derniers vers de cette épitaphe (1). Le foin qu'a pris l'auteur de donner un fac-fimile de ces lignes tronquées ne permet pas de douter quelles n'appartiennent à l'in fcriprion reproduite, quoique avec moins d'exactitude, par les voyageurs béné- diétins. Il n'y a pas à sy méprendre, ce fragment, compo de capitales ro- manes dont quelques-unes enveloppent Les autres ou s’enlacent entre elles, nous offre un des [pécimens Les plus remar- quables de l'épigraphie monumentale
(+) Hiflowre & Legende concernant le pays de la Montagne ou le Chrillonnois , par Mignard , membre correfpondant du minif- tère de l'Inftruction publique & de plufeurs Académies. Paris, 1843, in-8 de 40 pages, accompagné d'un fac-fimile , que nous avons reproduit ici, au quart de l'original, & de manière à ce qu'il ne füt pas permis de confondre la partie de l'infoription em pruntéé au fragment avec la reflitution qui la complète
XXXI1X
du neuvième fiècle. M. Mignard feu- lement a eu tort de fe flarrer qu'il avoit le premier achevé de déchiffrer cette épitaphe, laiffée incomplète par Doms Martène & Durand : elle figu- roit depuis longtemps & [ans La moindre lacune dans les Annales bénédiétines de Mabillon (1).
Quoi qu'il en foit, Le travail de ce télé bourguignon renferme des indica- tions précieufes. Il fe recommande entre autres par l’analyfe d'un manufcrit de lhospice de Beaune , qui contient une légende ou une hiftoire de Gérard de Kouffillon , traduire fur un ancien texte latin dont elle cite quelques paf[ages. Cette hifloire, autant qu'il nous eft
(1) Annales ordinis Sandi Benediéti. Lutetiæ-Paris., 1703-1730 6 v.in-fol., t. m1, lib. XXXv1, C. 74.
xl
permis d'en juger, a fervi de rype à notre roman imprimé. Elle entre , il eft vrai, dans des détails plus étendus & circonflanciés ; mais on fait que Les pre- miers romans, livrés à l'impreffion , ne font pour la plupart que des efpèces d'abrégé des manufcrits. Du moment où elles s'adressèrent au vulgaire des leéleurs, on s'empref[a de réduire ces longues & interminables hifloires à de jufles volumes, qui, marchant droit aux faits, ne laiffoient plus l'attention s'é- garer ou fe perdre en chemin.
Durant l'époque où il gouverna le royaume de Provence, Gérard réfidoir ordinairement à Lyon ou à Vienne. Nous venons de voir qu'il fit baprifer fon fils dans la première de ces deux villes, & que Les folides murailles de La feconde furent le dernier efpoir de fa
xlj
fortune expirante. Plufieurs chartes atteftent fa généreufe piété envers Les églifes de Lyon & de Vienne, qui lui furent redevables de donations Ë de refhtutions importantes (1); mais 11 eft à regretter que le temps n'ait pas épargné la précieufe offrande de ‘Ber- che, fa femme, à faint ‘Remi, arche- vêque de Lyon. C’étoit une nappe d'au- tel, brodée de fa main, & qui subfif- roit encore, à La fin du dix-feprième fiècle, dans le tréfor de l'églife de Saint-Etienne, unie à celle de Saint- ean. Le milieu de cet ornement éroit
occupé par la figure de l'eAgneau fans
—————_—_— —_—_————
(x) Il faut joindre aux diplômes de Charles, roi de Provence, déjà cités, un autre diplôme du roi Lothaire , donné au château de Mantaille la huitième année de fon règne, & dans lequel, à la prière de l'archevêque Adon & du comte Gérard, il reftitue plufieurs églifes à Milan , abbé de St-Pierre de Vienne. Chorier, Eftat politique du Dauphiné, t. 11, p. 355.
xlij
rache , accompagné des deux lettres A er Q, 6 cout autour fe lifoient , difpo- fés de différentes manières & viffus de fils d'or, feixe vers latins, dont trois rappellent le nom de la donatrice 6 du
donataire :
AGNE DEI MVNDI QVI CRIMINA DIRA TVLISTI
TV NOSTRI MISERANS CVNCTOS ABSOLVE REATVS.
HIC PANIS VIVVS CELESTISQVE ESCA PARATVR
ET CRVOR ILLE SACER QVI CHRISTI EX CARNE CVCVRRIT. SVMAT PERPETVAM PRO FACTO BERTA CORONAM
HAEC CVIVS STVDIO PALLA HOC EFFVLGVRAT AVRO. REMIGIVS PRAESVL CHRISTO PER SAECVLA VIVAT
EXVTVS VITIIS CVLPARVM ET TABE PIATVS
HOSTIA VIVA DEO SANCTAQVE IN CORPORE FACTVS
CVI DEVS OMNIPOTENS QVOTIENS HAËG LIBA SACRABIT CONCEDAT VENIAM, TANTOQVE IN MVNERE PARTEM ATQVE SVIS SANCTIS SOCIET POST FVNERA MORTIS
QVI CVPIT HOC EPVLVM SANCTVMQVE HAVRIRE CRVOREM SE PRIVS INSPICIAT, CORDISQVE SECRETA REVOLVAT
ET QUIDQVID TETRVM CONSPEXERIT ET MACVLOSVM DILVAT OFFENSVS OMNESQVE RELAXET ET IRAS.
xl)
« Cette nappe, dit l'hiftorien de La Mure, paroït encore maintenant fort belle, quoiqu’elle reffente bien le vieux cemps.… 6 femble encore aujourd'hui de mefure pour l'autel de cette même églife (1).» Quelques années plus tard, elle avoit, on ne fait comment, difparu du tréfor de l'églife métropolitaine, où le P. Meneftrier la fit vainement re- chercher (2). Il ny a pas lieu de s’en étonner, après l'accufation que les Bé- nédiétins ont portée contre Les chanot- nes comtes de Saint-fean de Lyon, d'avoir vendu jufqu'aux manufcrits dont la piété des fiècles avoit enrichi leurs
archives (3).
(1) Hiftoire ecclefiaftique du diocèfe de Lyon. A Lyon, 1671, in-4, p. 298.
(2) Hiffoire civile & confuluire de la ville de Lyon. Lyon, 1696, in-fol. , p. 238.
(3) « .…. Varia Lugduni collapfa monafteria aut fæculari vefte
xliv
De La Mure ajoute que « les docu- ments de l'églife de St-Etienne appren- nent que ce fur du temps de Charles, roi de Bourgogne , que cette nappe riche 6 curteufe fur offerte & donnée à faint Remi, le 8 des ides de novembre, par Berthe, qui ne prend que Le fimple titre de comreffe, comitifla. » Cer hiflorien, le P. Meneftrier & vous ceux qui [ont venus à Leur fuite, n’ont pas mis en doute que certe comteffe Berthe ne für la fille de Pépin , roi d'Aquitaine, fils putné de l'empereur Louis-le-Débonnaire. C’eft encore au nom multiple de Gérard qu'il
faut renvoyer cette erreur. Les chroni- ques parlent en effet d'un comte Gérard,
donats, & codices mss, à canônicis, quos Comites votant , proh dolor licitos. » Préface du x* vol. des Hifloriens des Gaules, P: XLWI, })
xlv
gendre de Pépin, premier du nom, roi d'CAquiraine; mais ce Gérard écoit comte d'eAuvergne , & il fut tué en 841, à La bataille de Fontanet (1). Si Berthe eût appartenu à la race impériale , les mo- numents dans lefquels paroit fon nom n'euffent pas oublié de révéler cette il- luftration par quelque épithète fpéciale. C'évoit le ftyle vulgaire d'une époque où la naïffance conflituoit une valeur crop réelle pour que l’on négliger de la rappeler. Les hifloriens modernes l'emportent donc à cet égard fur les anciens romanciers, qui ne lui donnent pour père qu'un fimple comte de Sens, nommé Hue ou Hugon. Quoi qu'il en foit, la famille de Gérard 6 de Berthe
(1) V. la note de Baluze fur la xxvuit Epître de Loup , abbé de Ferrières, Servarti Lupi Opera, 1710, in-8.
xlv)
s'éteignit avec eux, OU du moins avec leur fille Eva dont la deflinée eft reftée inconnue. C’eft l'opinion formelle de nos principaux hifloriens, & nous ne ci- cerons que pour mémoire celle des gé- néalogifles qui donnent pour mart à cette princeffe un Michel de Chaugy, auteur préfumé de la maifon, connue beaucoup plus tard en ‘Bourgogne fous le nom de Chaugy-de-Rouffillon (1).
(1) La Chenaye-Desbois, Didionnaire de la Noblefe , t. 1, P. 383:
CO
xlvi}
Le volume que nous réimprimons ici paffe pour unique, ou du moins M. Brunet n'en a pas vu d'autre. C’eft le même que celui qu'il a décrit dans le Manuel du libraire, & qui lui parott avoir été rédigé & imprimé vers Le com- mencement du feiième fiècle. Il eft de format petit in-quarto, & fe compofe de crente-six feuillets, à longues lignes, caractères gothiques, fans pagination , Jignatures A.—3. Le titre efl orné d'une gravure fur bois, reproduite dans cette édition, & au-deffous de laquelle
fe ir :
€ Qu les vend a Lyon au pres de nostre da- me de confort cheulx Olivier Arnoullet,
xlvi
Le volume [e termine par cette fouf- cription : € Cu linist lhystoirede monseigneur Gerard de roussillon iadis dur et conte de bourgongne et dac-
quitaine. Pmprime nouvellement a Cyon par Oli- vier Arnoullet.
« L'édition de Lyon, dir l'exaét & judicieux auteur du Manuel du libraire, eft fi rare, qu'aucun bibliographe que nous fachions n'en a fait mention; elle nous a été obligeamment communiquée par feu M. de Pina, ancien maire de Grenoble (1). »
Nous ajouterons qu'après La mort de l’homme diflingué auquel il avoir
(1) Jean-François-Calixte de Pins , marquis de Saint-Didier , député de l'Isère fous la Reftauration , né à Grenoble, & mort dans cette ville le ser août 1842, a laiffé plufieurs opufeules fur la numifmatique & un précieux médaillier, acquis par la ville de
Grenoble
xlix
appartenu , ce volume, confondu parmi beaucoup d'autres, fut vendu fans être même catalogué, & romba dans le Lot d'un libraire de Grenoble. Celui-ci con- fentit, moyennant un certain bénéfice, à le céder à M. H. Gariel , bibliorhe- caire de La ville de Grenoble, d'autant plus empreffé & jaloux d'enrichir la bi- bliothèque confiée à fes foins, de certe rareté, qu'il en connoiffoit route la valeur.
Cette réimpreflion, dont il nous fem- P : ble qu'aucun des maïtres de l’ancienne typographie de Lyon ne défavoueroit ni La forme ni l'exécution, a été foigneu- fement collarionnée fur l'original, qu'elle reproduit avec une rigoureufe fidélité. Nous n'avons pris d'autre li-
berté, pour rendre Le texte lifible, que 11°
d'y ajouter des apoftrophes, des ac- cents, quelques points € quelques vir- gules ; d'y fubfliruer des capitales pour Les noms propres aux lettres de bas-de- caffe, & enfin d'y remplacer par des mots pleins & complers certe tachygra- phie barbare, qui rend fi pénible La lec- ture des premières produétions de l'im-
pri merte.
DL De. À ne L d "in { s , . | LA 4 ’ ‘ dl . : : . : de Lu pesait ES Léé …. M, © Joe NV" UTRE ap tone Pat br t-, à MAUR é mi 2h ne COLE, Wir end le + » ' LL LS LA mes pts je 6. ai <— 2 7] . , L ’ sé et | Pa D UE", UL EL ARS te à 6 he - 0 s der -@ ed CA) ? LION CE Tres tie + à _ s
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7 CCI
Pal1 commence l'hyfloire du puiffant \A € redoubré feigneur monfeigneur
D Gerard de Rouffillon iadis duc € LE hi conte de Bourgongne € d'cAcqui- PAS] raine. Et diff premierement com- ment 7 Vandeles deftruifirent Le chaftel de Laccris, € comment tantoft apres par diuin iugement ils s'en- tretuerent tous. Premier chap. Cy diff comment le chaflel de Laccris fur refait 6 reparé € fur nommé touiours defpuis Rouffillon. Puis diff comment la guerre commença entre les troys fil; de Loys le Debonnaire qui fur occafion de la guerre qui fut defpuis entre le roy Charles le Chaulue &: monfeigneur Gerard de Rouffillon. Chap. ij. Cy diff comment la guerre commença entre le roy
€ le duc pour la conte de Sens. Er parle des pa- rolles iniurieufes qu'il; dirent lung a l'autre def- puis... Chap. üj. Cy diff comment le roy Charles par [a cautelle fift Jeduyre les fubgetz de Gerard de Roufjillon telle-
ment qu'ilz faillirent de tous poins a leur feigneur
quant il eut befoing de leur ayde. Chap. ui !
Cy diff comment le roy print les villes & les chaj- teaulx de Bourgongne, puis parle des notables offres que Gerard offrit au roy & n'y peu etre receu.
Chap. v.
Cy difl comment Gerard a petire compaignie [e print a deffendre fon pays contre le roy € comment il fur defconfit en la premiere bataille. Puis diff com- ment Le roy fe print a le pourfuyure. Chap. vi.
Cy dift comment le roy fifl Gerard banir de tous fes pays, puis parle de plufieurs aduentures mer- ueilleufes qui aduindrent a Gerard durant fon exil.
Chap. vij.
Cy difl comment Gerard fe defconforta pour fes pertes. Er comment ung fainét hermite le reconforta, € le conuertit tellement qu'il porta [a penirence en bonne pacience pour le terme de vij ans. Chap. vüj.
Cy difl comment Gerard en faifant fa penitence qui dura vij ans fur varler d'ung charbonnier & com- ment il fe vengea d'ung ribaulr qui le mocqua une fois. Chap. ix.
Cy dift comment la royne de France fift la paix entre le roy fon mary & Gerard de Roufillon. Er comment Gerard € fa femme reuindrent en la court du roy en eftat de pouures pellerins. Chap. x.
Cy difl comment le roy pardonna tous meffairz a Gerard. Er comment Gerard rentra en fes terres & feigneuries, & fe print a viure fainétement luy € fa femme. Chap. xj.
”
)
Cy dift comment Gerard fut rappellé a la court du roy, & comment trantoft apres la guerre recom- mença entre eulx deux, laquelle guerre dura longue- ment a grant perte 6 dommaiges des deux parties. Chap. xij.
Cy diff comment le roy a grant off entra en Bour- gongne € pourfuyuit Gerard fi qu'il le alla affieger en Flandres a ung chaftel, puis parle des offres rai[on- nables que Gerard offrir au roy, lefquelles neanlmoins il reffufa. Chap. xij. Cy dift comment le roy fur defconfit en la bataille deuant le chafleau de Flandres. Er comment le roy raffembla gens € fut de rechief defconfit en la ville de Soiffons. Chap. x. Cy diff comment le roy manda a Gerard iour de bataille en la vallée de Bithun, puis parle des prou- effes € de la grant occifion qui furent faiéles en celle bataille. Et comment Dieu par miracle fift celle ba- taille ceffer. Chap. xv. Cy diff comment apres cefte bataille & grant def- confiture le roy ofta de la rigueur de [on couraige fa mauluaife voulenré € comment il s’en retourna en France. Chap. xvj. Cy diff comment les crefliens qui moururent en celle grant bataille furent enterrez en nobles farcuz que Dieu par miracle enuoya en celle place. Et com- ment Gerard de Rouffillon fe print a fonder eglifes € monafleres. Chap. xvij.
4
Cy dift comment Gerard enuoya querre en Prou- uence le corps de la glorieufe Magdalaine, € le fifl méftre € pofer en l'abbaye de Vezelay qui fut nou- uellement fondée. Chap. xviÿ.
Cy diff comment le roy par mauluais confeil re- commenca la guerre contre Gerard. Er comment par craifon le chaftel de Roufillon fur deliuré au roy, puis difl comment Gerard en efchappa. Er comment il vainquit le roy en bataille. Chap. xviiÿ.
Cy dift comment le roy fut de rechief defconfit par Gerard de Rouffillon en bataille. Er comment Gerard fe tira iufques en la cité de Sens affin que le roy le trouuaft plus preft , € que il preferuafl fon pays de dommaiges. Chap. xx.
Cy diff comment le roy reuint a bataille contre Gerard : en laquelle Gerard fut prins € refeoux : puis difl comment le roy y fut defconfit. Er comment monfeigneur Gerard de Roufillon le pourfuyuir iufques a Paris. Chap. xxj.
Cy difl comment Gerard affiegea le roy dedans [a cité de Paris : € comment finablement Dieu les ap- paifa tellement celle fois qu'ilz n'eurent oncques puis guerre l'ung a l'aulrre. Chap. xxij.
Cy parle des eglifes & abbayes que Gerard fonda quant celle guerre lui fut faillie : puis parle d'aul- cuns miracles qui aduindrent en ediffiant auleunes d'icelles abbayes & egliles. Chap. xxij.
;
Cy dift comment monfeigneur Gerard € ma dame Berte fa femme trefpafferent de ce monde : puis parle d'aulcuns miracles qui lors aduindrent par leur merite. Chap. xxiij.
Cy diff comment le corps de fainét Gerard fut tran- flaré en l'abbaye de Poulriers : la il fur enterré de coffe ma dame fainéle Berte fa femme. Puis parle d'aulcuns miracles qui aduindrent illecques par leurs merites. Chap. xxv.
Cy diff comment ung euefque de Langres nommé Regnard deftruyr € gafta la ville € leglife de Poulriers. Puis parle d'aulcuns miracles qui y ad- uindrent. Chap. xxvi.
Cy parle d'aulcuns miracles aduenus en l'eglife de Poulriers par le merite de ma dame fainée Berte iadis femme € epoue de monfeigneur sainét Gerard de Rouffillon. Chap. xxvi.
Cy parle par incident de plufieurs chofes €& diuer- ses qui aduindrent au temps de lors.
Cy finift la table du prefent liure.
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&& S ENSVYT L'HYSTOIRE DE
MONSEIGNEVR GERARD
DE ROVSSILLON. ZE
Cy commence l'hifloyre de monfeigneur Gerard de Rouffillon iadis duc & conte de Bourgongne € d'eAcquitaine — € dif premierement comment les Vandeles deftruifirent le chaftel de Laccris. — Puis dif apres comment par deuin iugement ils Jentretuerent treflous. CHAPITRE PREMIER.
NOZONEMÈ Re” EDS OVR auoir l'entendement &
cognoiffance de la vie des faitz j'a & des aduentures du noble &
JÆMNKE puifflant prince monfeigneur de) LÀ Gerard de Rouflillon, iadis duc & conte de Bourgongne, feigneur d’Auluergne, de Gafcogne, d'Auignon, de Limosin, d'Auxoire,
8
de Touure, de Neuers & de grant partie des prouinces d'Efpaigne & d'Allemaigne :
C'eft affauoir premierement que nonobflant fa grant feigneurie & puiflance & que de fon corps il fuft le plus fort le plus vaillant & le plus preux que fur en fon temps, car l'hifloyre tef- moigne qu'il avoit huyt piedz de haule & qu'il eftoit le mieulx formé de rous membres que on eut fceu trouuer, & que par fa force il eftendoit & ouvroit legierement a fes deux mains quattre fers de cheuaulx tous neufz : nonobflant toutes ces chofes fur il contrainct par la subtilité du roy de France nommé Charles le Chaulue de vuyder hors de tous fes pays & feigneuries & de eftre pouure & mendiant fept ans entiers, tellement qu'il le conuint eftre varlet d'ung pouure char- bonnier, & conuint a ma dame Berte fa femme coudre & tittre pour gaigner fa pouure vie, nonobftant qu'elle fut feur a Eloy ma dame la royne de France femme du roy Charles le Chaulue. Et aduindrent routes ces chofes par la voulenté & plaifir de Notre Seigneur, pour mon- ftrer a ce noble prince Gerard quelle eftoit la vertu de humilité: car il n'eft auiourd'huy fi grant homme ne fi puiflant que Dieu ne puille abbaiflier & humilier & en faire le mendre & le mains puiflant de tous aultres comme il fift de cefluy cy : mais tout premierement conuient
ÿ) scauoir que ma dame Berte fut fille du noble conte de Sens nommé Hue. Lequel Hue eut deux filles dont cefte dame Berte fut l’aifnée & ma dame Eloy la royne de France fut la maifnée.
La caufe pourquoi ce noble prince fut fur- nommé de Rouffillon fut pour ce que entre les aultres places & feigneuries qu'il eut en fon temps il en eut une ou estoit ung fort chaftel nommé Rouffillon auquel il faifoit commune demeure & refidence.
Pource quele chaftel eftoit bien affis en bon aer & en pays plain de ous biens fi comme a l'entrée de la duché de Bourgongne, en ung lieu pres de la riuiere de Saine aupres d’une abbaye qu'on nomme prefentement l'abbaye de Poictiers. Laquelle fut par le noble duc Gerard fondée moult notablement & y gift fon fainct corps la ou maintesfois il a reluit & reluit encore par moult de miracles. Aupres de cefte abbaye hault fur une montaigne fut iadis fcitué le chaftel de Rouffillon, mais maintenant il n'y a plus de chaftel & eft la montaigne a prefent nommée le mont de Laccris qui eft ung terme qui fignifie muflier. Et pour ce dient les voifins d’entour qu'en celle montaigne font beaucoup de chofes fecrettes muflies & que fouuent l'on y en trouve. Et celle montaigne de Laccris fut iadis le plus
fort chaftel & le plus grand qui fut en tout le
10
pays, lequel fut 1adis deftruyt par les Vandeles au temps qu'ilz defconfirent le royaulme de France, & vous dirons comment ilz prindrent le chaflel. Quand ces tirans vandeles incredulles de la loy creflienne eurent deftruyt prefque toute France, & ilz fcurent qu'en ce chaflel de Laccris pour caufe qu'il eftoit fi fort & fi puiffant fe furent retrais tous les biens du pays environ, il leur print voulenté d'aller aflieger ce chaftel, & de fait ilz y allerent a toute leur puiffance & y mirenrle fiege, & y furent vij ans tous entiers qu'ilz n'y peurent rien gaigner pour ce que la place efloit impre- nable & bien garnie de bonnes gens d'armes & de viures. Pendant lequel temps iceulx ennemis de la foy perfeuerans en leur fiege enuoyerent la moitié de leur oft courre aux aultres, que s’il adue- noit qu'ilz gaignaflent auculne chofe ou fi ung oft ou l'aultre, qu'ilz le defpartiroyent iuflement entre eulx & que chacun oft en auroit fa part. Or aduint au chief de vij ans de ce fiege que viures faillirent de tous poins au chaftel de Laccris pourquoi ceulx de dedans furent en trop grant efmay & foulcy comme ceulx qui en leurs enne- mys ne attendoyent nulle mercy, & pource ilz demanderent confeil lung a l'aultre fur cef affaire. Si en y eut ung d’entre eulx qui eftoir ancien & notable perfonne qui leur dift en telle maniere ou femblable. Puis dift il que la
à :
chofe eft ainfi venue qu'il nous conuient rendre a ces tirans incredulles que nulle mercy n'au- royent ilz de nous ou icy mourir de fain 1e con- feilleroye qu'on prenfift ung thoreau qui nous eft encore demoure de toutes beftes que nous auons ceans & qu'on l'enferme en aulcun lieu troys iours entiers fans luy rien donner a boire ne a mengier. Etlorfqu'il fera fi affamé que plus ne pourra nous luy donnerons a manger fon faoul du pur fourment qui nous eft demoure & il en mangera beaucoup & ne lui donnerons que boire, mais quand il aura mangé fon faoul nous le mettrons hors de noftre place comme s'il nous fuft efchappé. Si toft comme il fera dehors il s'en courra a l'eaue pour boire, noz ennemys fi coft qu'ilz le verront courront apres luy & l’esboulle- ront. Et r'efpoire quant ilz auront esboulle & ils verront le fourment qu'il aura au ventre qu'ilz ymagineront que nous auons tant de fourment que iamais 1lz ne nous doiuent faillir & que par ce moyen ilz ne nous puiflent iamais prendre. Et que lors comme ennuyez ilz leueront leur fiege & fen yront aultre part. Ainfi comme le preu- dhomme le deuifa il fembla bon a tous les aultres. Et fut tout ainfi fait du thoreau comme :il leur deuifa. Et aduint que quant ces tirans incre- dulles eurent esboulle le thoreau & ilz virent tant de beau forment qu'il auoit en fon ventre ilz
12 eurent tous les cueurs failliz. Er dirent l'ung a
l'aultre que c'eftoit grand abuz & follie de plus arrefler ne tenir fiege deuant une tant forte place de imprenable puis qu'elle efloit bien garnie de viures & de gens : fi ne demoura gueres apres qu'ilz firent troufler leurs bagues & leur harnoys, leuerent leur fiege & mirent a chemin apres les: aultres qui eftoyent allez iufques a Lyon fur le Rosne. Adonc quant ceulx de dedans le chaflel virent leurs ennemys eflongniez & deslogez, Dieu fcet qu'ilz furent aife & s'ilz en eurent grant ioye & voyrement plus grant ne pouoyent ilz auoir, mais certes il ne le fut a gueres, car incontinent qu'ilz veirent leurs ennemys partis il en y eut entre eulx la plus grant partie qui vouloyent aller apres eulx & les aflaillir, dont le preudhomme -qui les avoit fi bien confeillez ne fut pas content. Toutesfois ceulx qui cefle meute eurent encom- mencee perfeuerant tant en leur follie qu'ilz yfh- rent du chaftel tout a fair & s'en coururentapres leurs ennemys, & leur fembloit pour la grant ioye que ilz auoient qu'il n'en y auoit que pour eulx, mais la chofe alla bien aultrement: car les Vandeles qui s'en alloyent en bonne ordonnance retournerent fur eulx tout a coup & les commen- cerent a ruer ius a batre & a tuer & a rechafler tellement iufques a leur chaflel qu'ilz n'eurent loifir de clore leur porte, ains entrerent les Van-
13 deles auec eulx pelle mefle & y furent les plus fors, fi ne demoura homme ne femme ne enfant qu'ilz ne meiflent tout a mort fans nulz efpar- gner. Puis ilz prindrent & roberent une innume- rable cheuance qu'ilz trouuerent la dedans. Et apres qu'ilz eurent tout prins & robé ilz bou- terent le feu au demourant & mirent celle noble place en totalle ruine fi qu'ilz n'y laiflerent pierre fur aultre. Ces chofes ainfi faictes, les Van- deles fe remirent a chemin pour aller apres leurs compaignons. Comme ceulx qui moult ioyeulx eftoyent d’auoir fi bien exploicté en la prinfe de de ce tant fort chaftel & pour le grant auoir qu'ilz y eurent trouué, mais pour veoir leur ioye ne leur dura gueres par vray iugement de Dieu, car fi toft qu'ilz eurent trouué leurs compaignons enuers Lyon fur le Rofne leurs compaignons de- manderent leur part.
Ceulx La leur refpondirent qu’ilz n'en auroient ia part ne portion difant qu'ils pouoyent auoir aflez gaigne en tant de temps qu'ilz auoyent tenus les champs : & que ceulx mefmes vou- loyent auoir part a leur gaing, les aultres difoyent au contraire. Ainfi doncques petit a petit pa- rolles monterent fi hault entre eulx que leurs deulx oftz fentreaffaillirent & coururent fus les ungs aux aultres par grant felonnie fi qu'ilz fentretuerent tous tellement que ung toutfeul n'en
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efchappa qu'ilz ne fuffent tous mors & occis. Ainfi fe vengea Dieu fur les Vandeles les grands maulx qu'ils firent en creftienté & par efpecial au royaulme de France, pour les chofes deffufdicres peut-on bien dire que es chofes & es iugemens de Dieu n'a ne font ne riue, ains eft ung droit abifme.
Cy dift comment le chaftel de Laccris fur reffair & reparé € fur nomme toufiours Rouffillon. Puis dift comment depuis la guerre recommenca entre les fils de l'empereur Loys le Debonnaire qui fur occafion de la guerre que depuis entre le roy Charles le
Chaulue € monfeigneur Gerard de Roufillon. CHAPITRE Il.
PRES miferables auentures les bonnes Ÿ gens du pays de Bourgongne fe raf- se. femblerent & commencerent a reffaire le chafteau de Laccris mais non pas fi grant qu'il fut premierement. Et quant il fut reffait ils l'ap- pellerent Rouffllon tant pour ce que la pres eftoyent plufieurs boys efquelz par couftume font grant plantés de roffignolz qui en la faifon de printemps chantent illec moult melodieufe- ment comme aufli pour la rofée du ciel qui mer- ueilleufement aroufe celle place & tout le pays de la entour, parquoy il eft plus fertille & plus ha- bondant de tous biens. Pour ces caufes icy fut le chaftel appellé Rouffillon : & poure ce que le noble prince Gerard y fit fa refidence plus que
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en nulle auftre place fuft il nommé Gerard de Rouflillon comme dit eft. Cefluy noble prince Gerard de Rouflillon fut filz du duc Droon de Bourgongne lequel ayda a Charlemaigne en fes conquefles & fur homme de grant pouoir riche & puiflant faige & prudent en tous fes faite, le- quel apres la mort de puiffant roy Ch
demoura a out fon oft en Efpaigne la ou il fouf- frit maintes paines & maint trauail pour accroi- fre & augementer la loy de noftre Saulueur lefucrift. Et encore y eftoit il prifonnier des Sar- razins fi comme aulcuns dient quant la guerre commença entre le roy Charles le Chaulue & Gerard de Rouflillon. La caufe pourquoy la guerre commençaentre eulx fut telle : quant le roy Charles fut trefpaflé il laiffa Loys fon filz qui tint la monarchie de Rome, de France & d'Alemai- gne. Cefluy empereur Loys qui fut nommé le Debonnaire laifla troys filz apres fon trefpas : c'eft aflauoir Lothaire le premier, Loys le fecond & Charles le Chaulue qui fut le tiers. Quant leur père fut trefpaflé Lothaire voulut tenir toute la monarchie d'Ytalie de France comme fift fon pere, & voulut afligner fes deux freres Loys & Charles fur aultres feigneuries particulieres dont Loys & Charles ne furent pas contens, mais vou- lurent auoir leur part chafcun par foyes feigneu-
ries que leur pere eut poffeffé. Lothaire qui efloit
17 l’aifné d’eulx ne leur veult accorder, dont a cefte caufe fourdit entre eulx une grant haine & mor- celle guerre.
Et lors chafcun d’eulx contendit a trouuer moyen & auoir en fon ayde les plus grans & les plus puiffans feigneurs de tout le pays. Entre les aultres eftoit adonc le plus puiffant prince & le plus redoubté de toute France & le plus noble, Gerard de Rouffillon. Et pource tantoft que Lo- chaire fceut que fes freres faifoyent affemblées de gens & qui pourqueroyent amys pour luy faire guerre, il enuoya nobles meflagiers deuers Gerard par lefquelz il lui fift prier qu'il le vouluft ayder de fon pouuoir a l'encontre de fes freres, en luy offrant que fe iamais il auoit affaire de luy qu'il luy ayderoit contre & enuers tous. Or aduint tandis que les meffagiers de Lothaire eftoyent a Rouflillon que Loys & Charles en leurs propres perfonnes y arriuerent aufli. Etre- monftrent a Gerard comment leur frere les vou- loit desheriter en luy priant qu'il les voulfift ayder a leur heritaige garder en luy offrant que fe ainfi le faifoit ilz luy ayderoyent a leur pouoir tous les iours de leur vie. Adonc le noble prince Ge- rard de Rouffillon confiderant le grant mal que venir en pourroit en creftienté a caufe de la guerre & diflention de ces troys freres, commença a remontrer Loys & a Charles les maulx qui de
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celle guerre pourroyent aduenir, & comment ilz deuoyent la chofe perfer auant qu'ilz la com- mençaflent comment aufli nul tant fut puiflant ne Les pourroit greuer s'ilz vouloyenteftre unis & en paix enfemble. Et finablement il leur dift que ia de celle guerre il ne fe mefleroit. Mais pour trouuer entre eulx bonne paix & amour mefmement a fes propres depens il fi employe- roit de tout fon pouoir & non aultrement, Adonc autant & autel en dift aux meffagiers de Lothaire: de celle refponce ne fut pas content Charles le Chaulue ains s'en courrouça tres fort & trop plus que ne fift Loys fon frere, & iura alors par grant re que une fois il luy en fouuiendroit & que Gerard en venroit tart a repentir. Ne demoura gueres apres que Loys & Charles aflaillirent Lo- thaire de guerre, & Lothaire qui fe fut garny de bonnes gens d'armes vint contre eulx a bataille. Et firent moult de maulx les ungs aux aultres : maint homme en receut mort, maintes villes & maintz chafteaulx en furent deftruitz, & finable- ment ilz vindrent a bataille l'ung contre l'aultre. En laquelle bataille furent maintz hommes occis & tant de fang efpandu que ce feroit orreur a recorder. Mais coutesfois les deulx maifnez de- mourerent victorieux & fut Lothaire defconfr: il raflembla tantoft apres une tes grofle puif- fance & combatit encores fes deulx freres une
19 iournée en laquelle eut de rechief une tres groffe defconfiture & moult de fang efpandu. Et fina- blement apres moult de douloureufes iournées qui furent entre, les amys d’une partie & d’aultre veant la grant defolation du royaulme fe mirent enfemble , & par meur confeil & bon aduis fi- rent la paix des troys freres, par telle condiction que Lothaire l'aifné demoura empereur de Rome d'Ytalie & de Lombardie, Loys le moyen fut roy d'Allemaigne & Charles le maifné fut roy de France. Ces portions ainfi faictes les troys freres furent d'accord & rapaifez enfemble.
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Cy dift comment la guerre commenca entre Charles le Chaulue € Gerard de Rouffillon pour la conté de Sens. Er parle de parolles iniurieufes que ilz dirent l'ung a l'aulre. CHAPITRE Il.
c
À paix faicte des troys freres par la ma-
niere que dift eft & le roy Charles le
Chaulue conferme en fon royaulme de France, il ne pouoit oublier le grant mautalent & la grant hayne qu'il eut conceu contre le no- ble prince Gerard de Rouffillon, expofant touf- iours en fon cueur que une foys il courrouceroit Gerard s’il en auoit quelque opportunité : ce no- nobftant Gerard eftoit a la court du roy le plus honoré & le plus prifé des aultres & ne fe doub- toit en rien qu'il fut en mautalent du roy comme celluy qui ne fe tenoit mefpriue enuers luy en aulcune maniere. Entre ces chofes aduint que Hue le conte de Sens alla de vie a trefpas. Et pour ce que fitoft que Gerard le fceut il enuoya fes gens en Bourgongne & fift prendre & failir la conté de Sens comme celluy a qui par droit il appartenoit a caufe de fa femme qui l'aifnée
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efoit du conte Hue : car le roy Charles auoit La maifnée comme dift eft. Et ne demoura gueres apres ces chofes ainfi faictes que le roy Charles en fut aduerry & en fut tres mal content. Er lors comme tout enflé de ire & de mautalent il man- dat preflement Gerard venir deuers luy. Er il vintinconünent comme celluy qui ne fe doubroit de riens. Si roft comme il fur venu deuant le roy & il l'eut falué le roy le regarda en trauers & par grant defpit luy reprocha qu'il auoit comme fol & oultrecuydé faify la conté de Sens qui en riens ne luy appartenoit & que a caufe de fa maieflé royalle elle deuoit eftre fienne non a aultre. A qui Gerard refpondit affez doulcement en soy excu- fantdoulcement & humblement& enremonftrant au roy qu'il entendoit que ladicte conté luy appar- tenoit a caufe de fa femme qui aïfnée efloit de la royne. Le roy replicqua a l'encontre : & Gerard commença lors a foy troubler. Et quant il vit que le roy fe courrouçoit & qui parloit parolles fen- tans menafles, Gerard luy dift cout hault que voi- rement auoit il faify ladicte conté & qu'il la gar- deroit & deflendroit contre tout homme qui tort luy en vouldroit faire, defquelles parolles le roy fut fi troublé qu'il menaça Gerard de pendre & iura grant ferment qu'une fois il luy en fouen- roit & lui dift beaucoup de billounes, & lors par
aulcuns bons moyens qui fouruindrent entre eulx
23 Gerard fe amodera ung peut & dift au roy, fire diftil, peu parler & bien befongner, vous me dictes de la honte & de la villennie tant comme il vous plait & me menacez de pendre qui eft une laide chofe & honteufe parolle dicte par ung roy a ung fien prince : & pour ce ie vous dis que fe en vofire court a fi hardy deulx ou troys ou quatre quelz qu'ilz foyent qui contre moy pour voftre capiteufe voulenté acomplir veuille entreprendre le bafton, def maintenant ie prefente mon gaige : & les deffe a oultrance. Et fe ce ne vous plaift fi faictes la caufe difputer en droit, & ie me offre a entretenir tout ce que le droit en apportera. Le roy qui tant efloit courroucé que plus ne pouoit ne peult plus Gerard ouyr parler : ains entra en fa chambre enflé de mautalent, & afer- ma bien a fon cueur que iamais a Gerard il ne fauldra de guerre & qu'il le deftruira de tous pointz. Et Gerard fe partit de la court du roy & s'en alla fur fes terres & feigneuries fans plus re- garder a chofe qui fut aduenue entre le roy & luy cuydant que iamais n'en fut plus parlé mais fi fuft. Car ainfi que nul n'eft de quelque eftat qu'il foit qu'il ne ait des enuieux ou hayneulx, ainfi Gerard en auoit beaucoup non pas par fa coulpe ou mauluaiftie, car il eftoit plain de tout bien & de tout honneur. Ceulx ici doncques fu- rent bien ioyeulx quant ils fceurent comment le
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roy fe fur courroucé a Gerard & de tant plus s'eforcerent ilz d'empirer la befongne. Er tant que le roy aflez toft apres aflembla fon confeil pour auoir aduis comment il pourroit greuer le noble prince Gerard. Sur quoy luy fur confeillé que Gerard fut remande venir a la court par le gré du roy & que droit & iuflice luy fut faicre au los du confeil, & que des parolles iniurieufes fur ordonné par bonne maniere a l'honneur de l’une partie & de l'aultre. Ceft aduis donna Thierry d'Ardeyne le vaillant cheualier & fe fur enfuiuy de tous ceulx du confeil, mais en non Dieu le confeil ne pleut point au roy, ains fe partit d'eulx fans dire mot en croflant la vefte & rentra en fa chambre & iura en foy mefmes que la chofe yroit tout aultrement & qu'il en ufera du fens de fa tefte quoy qu'il en doyue aduenir.
Cy diff comment le roy Charles par fa caurelle fift feduire les fubgecrz de Gerard de Rouffillon relle- ment qu'ilz faillirent de tous point; quant il eut befoing de leur ayde. CHAPITRE Hill.
mé Guy de Montmorancy cheualier faige & fubtil a merueilles, & luy defcouurit tout fon couraige : & puis luy bailla grant plante de fon trefor, & l'enuoya es marches & es pays de la feigneurie de Gerard hors le pays de Bourgongne affin que icelluy, qui par dons & par promefles atraifift les , nobles hommes & les gouuerneurs des villes & des citez a l'amour du roy & qui les fubftraift de l'amour & obeiffance de Gerard de Rouffillon, en leur remontrant comment icelluy Gerard les auoit maintes fois taillez & mal menez rigoureufement, & en leur promettant que silz vouloient obeir au roy qui les maintiendroit le plus doulcement que gens furent oncques maintenus. Aufli a la
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verité, Gerard de Rouflillon trauailloit moule fes fubgectz par tailles & par exactions & en fur hay de beaucoup de fes gens mefmes, & bien peut- eftre que ce fut la caufe principalle par laquelle Dieu le humillia tant en ce monde. Or doncques Guy de Montmorancy print des trefors du roy largement & s'en alla en Auluergne, en Lymofin & en aultres pays de la feigneurie de Gerard fors en Bourgongne feullement. Et fft tant par fon beau parler par dons & par promefles qu'il fe- duit tous les gouuerneurs des villes & des citez & les mift en tel point que n'y en eut nul qui ne luy promift que se le roy auoit affaire d'eulx qui luy ayderoyent iufques a la mort voyre contre Gerard mefme. Tandis que Guy de Mont- morancy faifoit ainfi la befongne du roy au pre- iudice de Gerard qui de rien ne fe doubtoir, fi toft qu'il fe fuft parti de la court s'en alla a Sens en Bourgongne & depofa tous les officiers qui y eftoyent de par le roy, & en y mift de rous nou- ueaulx telz qui luy vint a plaifir. Et ne entendoit point que le roy luy fift guerre qu'il ne l'en- uoyaft deffer demy au deuant ainfi comme il eftoit de couftume. Mais le roy qui fut homme chault & cruel ne vifoit a droit ne a iuflice finon qu'il peuft fa voulenté acomplir & deftruire le noble prince Gerard. Quant Gerard euft remué les of- ficiers de Sens il s'en alla en Auluergne, en Ly-
27 mofin , en Gafcongne & en fes aultres pays & feigneuries. Et demoura celle fois en Gaf- congne pour ce qu'il requift au pays ung nou- uel ayde & les habitants differerent de l'accorder & en murmurerent aflez contre luy. Et Berte fa bonne efpoufe l'en blafmoit toufiours & luy difoit fouvent qu'il faifoit ung tres grant mal de ainfi taillier fes fubgectz : doubtant que Dieu luy monftraft une foys qu'il luy en defplaifoit. Et luy difoit que fon cueur luy apportoit que le roy pourchafleroit aulcun mal pour les parolles in- iurieufes qu'ilz eurent enfemble. Et qu'elle auoit fongé qu'ung lyon les chafloit tous deulx & qu'ilz n'y fçauoient trouuer remède que de fuyr. Mais Gerard qui rien ne doubtoit luy refpondit que en fonge n'a que vanité & que c’ef follie de y adioufter foy & qu'elle n'y penfaft plus & que leur befongne yroit mieulx qu'elle ne penfoit. La bonne dame repliquoit a fon mary & luy difoit & remonftroit que le feigneur au befoing fe doit peu fier a fes fubgectz quant il les defpouille & taille oultre mefure & que c’eft la chofe du monde qui plus fait ung feigneur hayr de fes gens. Ge- rard l’efcoutoit aflez voulentiers & congnoifloit bien qu'elle luy difoit verité, mais toutesfoys 1l la rappaifoit tandis par doulces parolles le mieux qu'il pouuoit.
Comment le roy Charles print les villes & chafteaulx de Bourgongne. Puis parle des notables offres
que Gerard offrit au roy, € ny peut eftre receu. CHAPITRE V
OMME Gerard de Rouflillon feiour- (Ca noit ainfi en Gafcongnecomme difteft,
le roy Charles qui tantoft le fceut par les efpies aflembla haftivement une tres grofle puiflance de gens d'armes tant a cheval comme a pied fans declarer la ou il les vouloit mener : & s'en alla a Sens en Bourgongne la ou il fut re- ceu amyablement, car nul ne se doubtoit de luy : lors incontinent il depofa tous les officiers de la cité que Gerard y auoit mis & en y mift des nouueaulx & fe y mift de fes gens en garnifon pour la garder de par luy : en peu de temps apres les chafteaulx & les forterefles du pays luy furent rendus & il y commift de fes gens pour les garder, & puis il s'en alla iufques au chaftel de Rouf-
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filon comme s'il voulfift chafler la entour & en- tra au chaflel luy & fes gens fans contredit : et lors inconuinent il en bouta hors les gens du prince Gerard & y mifl des fiens pour le garder : & fift abattre banieres & pennons & fift mettre fes enfeignes partout comme fe ce fut fa propre place : rout ainfi fift il de vous les chafteaulx & forterefles de rout le pays enuiron & n'y trouua quelque conftredift : car on obéifloit a luy com- me au roy & fouverain feigneur du pays comme il eftoit & ne fçauoit nul fa peruerfe intention. Tandis que le roy Charles faifoit ainfi fa vou- lenté des villes & des chafteaulx & forterefles du pays de Bourgongne, nouvelles en vindrent au prince Gerard qui pour lors feiournoit a Thou- loufe , fi ne s'en peut trop efmerueiller pour ce que le roy luy couroit ainfi fus fans efcryer & fi luy auoit fait de fa part fi belles offres de eftre a droit & a iuflice pour le regard de fon confeil. Quant ma dame Berte fceut la verité de ces chofes elle confeilla a fon mary qu'il enuoyaft aulcune notable perfonne deuers le roy luy remonfirer fon fait & luy offrit fe il luy auoit meffairz ne mefdit de s'en mettre au iugement des barons de France. Gerard qui congneut bien que fa femme le confeilloic bien aflembla fon confeil & leur dift comment le roy auoit ouure contre luy fans le deffier. Et s'il leur fembloit bon qu'il enuoyroit
31 deuers luy, luy offrir a faire coute iuftice & raifon. IL n’en y eut nulz au confeil qu'il ne fuft d'opi- nion que vrayement feroit il bon d'y enuoyer pour foy toufiours mettre en fon deuoir & pour amen- der fa querelle s'il conuenoit venir à la guerre, mais ilz vouloient aufli que Gerard fift haftiue- ment la plus grant affemblée de gens d'armes qu'il pourroit pour refifter au roy fe befoing en eftoit. Lors incontinent le prince Gerard appella ung fien nepueu tres vaillant cheualier faige & hardy & tant bien parlant qu'on ne trouuaft fon pareil & luy pria qu'il allaft deuers le roy Charles faire ce meflaige. Le cheualier icy eut nom Fouc- quet & entreprint voulentiers ce meflaige a faire. Et ne ceffa oncques defpuis de cheminer iufques qu'il fut venu deuant le roy auquel apres qu'ileut falué, il luy remonftra comment Gerard fon oncle & fon feigneur fe donnoit grant merueille qu'il auoit ainfi prins fes villes fans le defher aucune- ment & que de ce il fe voulfift deporter en con- fiderant les bons & agreables feruices que aultres- foys Luy auoit fait, & que Gerard luy offroit a faire tout Le feruice & obdience & venir en fa court moyennant bon fauf conduit pour leur queftion determiner au loz & au iugement des nobles ba- rons de France, auxquelz icelluy Gerard pour fa part s'en rapporte du tout. À ces parolles ref- pondit le roy en croflant la tefte ainfi comme paf
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fionné & hors de raifon. Et luy dift que a peu tenoit qu'il ne le faifoit mourir luy qui eftoit mef- fagier a fon ennemy mortel : & qu'il dift a fon oncle qu'il luy mandoit que iamais iour de fa vie ine fe arrefleroit iufques qu'il luy auroit collu fa terre. Et que s'il le pouoit prendre ne tenir par quelque voye que ce fuft que le feroir pendrea ung gibet, & quoique le voulfift veoir ne ouyr il n'en feroit aultre chofe iufques qu'il en auroit fa vou- lenté acomplie. Quant Foucquet oyt fon feigneur menafler de pendre il cuyda enraiger de defplaifir qu'il eut en fon cueur. Et puis quant il eutung peu penfé il dift au roy en telle maniere : Ha, fire dift-il, felon & cruel tel que vous eftes, oncques certes monfeigneur ne penfa vers vous ne vers aultres quelconques faulfeté. Mais ce faictes vous qui contre luy ouurez faulcement & mauluaife- ment, & en ce difant il tira fa dague & fe lança auant pour en ferir le roy en fa poitrine , mais le roy fe recula & les barons faillirent au deuant qui l'en deftournerent. Et lors quant Foucquet veit qu'il auoit failly il s'en yflit incontinent & monta fur fon cheual & s'en alla grant alleure fon efpée nue en fa main iafoit ce que le roy fut fort bien courroucé & troublé. Toutesfoys il prifa beau- coup le cheualier qui fi hardiement Le vouloir fe. rir au milieu de fes gens, mais il commanda qu'il fuft prins & admené deuant luy pour admender
33 ce meffait. Si coft comme il euft diff le mot l'ung des fils de Thierry d'Ardayne regarde & voit ung compaignon quiamenoitdeulx cheuaulx de boire, il en print l'ung & monta fus haftiuement & s’en courrut apres Foucquet. Et quant il l'eutrattaint il luy efcria qu'il arreftaft & qu'il le conuenoit retourner deuers le roy.
Foucquet qui tout enfle efloit de ire & de mautalent retourna fur luy moult roidement & en foy approchant de luy, luy donna fi grant coup du poing fur fon vifaige qu'il luy fift faillir ung œil hors de la tefle. Et fi l'abatit ius de fon cheual fi rudement qu'il luy rompit ung bras & l'eut bien tué s'il eut voulu, mais il ne voulut pas : iafoit ce que il fuft des plus grans ennemys que Gerard euft en la court, & la caufe eftoit pour ce que le duc Dracon pere de Gerard eut pieça en guerre contre Thierry d'Ardayne & eut audift Thierry tollu fa terre & l'en eut bouté hors. Mais toutesfoys par bon moyen qui vin- - drent en eulx le duc Dracon eutrendu a Thierry fa terre. Toutesfoys nonobftant les fils d'icelluy Thierry d'Ardayne n'eurent oncques puis Dracon ne Gerard ne homme de leur parente.
Ainfi doncques s'en va Foucquet cheuaul- chant fon chemin, & ne cefla de cheminer iufques qu'il vint a Thouloufe ou il trouva Ge- rard & ma dame Berte qui attendoient fa ref-
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ponce. Quant Foucquet leur eut racompte la refponce du roy & la chofe ainfi comme elle fut allée lors cogneut Gerard que c'eftoir a certes & que le roy ne le recepueroit a offres quelcon- ques que il luy fift.
Comment Gerard a petite compaignie fe print a def- fendre fon pays contre le roy, € comment il fur defconfit en la premiere bataille. Puis difl com- ment le roy fe print a le pourfuyure. CHAPITRE VI.
ZIK U ANT Gerard de Rouffillon fceut cer- G tainement par Foucquet fon nepueu 2 que au roy neauroit il ia paix ne amour & que le roy ne contendoit que a le deftruire, il efcripuit a tous fes barons & cheualiers par- tout ou il contendoit auoir fecours & ayde : mais comme dift eft deflus, le roy avoit fait tellement feduyre les gens de Gerard en toutes fes villes & citez qu'il n'en trouua pas aflez pour combatre le quart des gens du roy. Pourquoy il commença luy mefme & Berte fa femme a aller en plufieurs de fes places pour affembler gens : mais ce fut pour néant. Car nul ne venoit a fon ayde dont il fut fouvent esbahy & troublez, car a la verité il n'eut lors auec luy que ceulx de fon lignaige & aulcuns barons de Bourgongne. Toutesfoys auec ce peu de gens qu'il auoit il approcha le roy & vint en Bourgongne, & choifit une place belle
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& emple la ou efloit une montaigne fur laquelle il fe arrefta & la fift clore de foflez & de boule- uers de boys dont fes gens eurent grant mer- ueille. Et luy dirent ung iour qu'il leur valloir mieulx aller combatre le roy que le attendre en une place. Et Gerard leur refpondit qu'il atten- doit la fon fecours & qu'il n'auoit pas aflez de gens a fon gré & qu'il auoit encore poulongnie le roy Charles pour lequel mot la place fur ap- pelée Polegni, encore l'appelons ainfi &y a main- tenant ung bon chafteau. Quant le roy fceur que Gerard feiournoit a Polegni il admena fon of celle part iufques a une montaigne de laquelle montaigne le roy fift leuer une grande & groffe tour que de fon nom, il appella chafleau Charlo encore dure ce nom : en celle place mifi le roy fes gens en bataille par bonne ordonnance par efchelles & s'en vint pour enuabhir le prince Ge- rard, lequel quant il vit la maniere admonefla fi peu de gens qu'il auoit de bien faire & recom- manda tout fon oft & fon fait a quatre nepueux & auec luy eftoient cheualiers preux & hardis & de grant entreprinfe c'eft affauoir Foucquet Ger- bert Boos & Seguin, & pour ce qu'ilz eftoient peu de gens ilz ne firent qu'une efchelle, puis ils fe mirent aux champs bien rangez & ferrez : ne de- moura gueres apres quant les deux oftz s'entre approcherent tellement qu'il n'y auoit mais que
37 du 1oindre. Et s'en coururent fus par fi grant fel- lonie que c'eftoit horreur du recorder, la furent maint homme mors & naurez. Mais que pouoient faire fi pou de gens contre fi grofle puiffance certes pou ou neant, fi que finablement il conuint aulx gens de Gerard eftre menez a defconfiture & fuyr l'ung ça & l’aultre la nonobftant que Ge- rard & fes nepueux firent lors de leur corps droictes merueilles. Car le roy Charles auoit plus de cent hommes contre ung. Or aduint ainfi comme Gerard & fes nepueux fe retraire pour eulx fauuer, & ilz n'eurent gueres couru quant ilz rencontrerent quatre cens d'armes qui ve- noient au fecours du roy. En celle compaignie eftoient le viel conte Aymond Hue le conte de Sainct-Pol & ung aultre nommé Perret de Mon- trabon. Quant ceulx-cy virent les cinq cheualiers fuyant ilz coururent apres eulx & congneurent bien a leurs armes qui ilz eftoient. Le conte Hue qui le mieulx eftoit monté rataint Gerbert & le ferit par derriere fi rudement qu'il luy bouta la lance dedans le corps & le rua mort par terre : & lors tout a coup les aultres quatre fe lancerent contre le conte Hue & luy donnerent tant de coups qu'ilz l'abbatirent mort en la place. Eten- tretent tous les aultres y acoururent & aflaillirent les quatre compaignons de tous coftez & ceulx fe deflendirent fi vaillamment que a chafcun
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coup ik en abbaurent ung mort par terre ow affollé & fi bien le firent qu'ilz en occirent & affollerent plus de Ixxij d'icelle compaignie. Er firent tellement que 1lz efchapperent de la prefle & s'en commencerent a fuyr deuers Digon ; mais a ce que les chemins efloient tous chargiez des gens du roy il: n'eurent gueres allé qu'ilz ren- contrerent encore une tres grofle brigade des gens du roy. Er fi les fuyuoient les aultres a cource d'efperons. Tellement par fine face Foucquer bon cheualier fut prins & retenu des gens de Perret de Montrabon & les aultres troys fe efpillerent tellement qu'ilz perdirent l'ung l'aultre pour la nuit qui les furprins. Et s'en alla Gerard droit a Befencon & Boos & Seguin s'en allerent en Prou- uence deuers leur pere le conte de Prouuence qui moult fut doulent de celle malle aduenture; d'aultre cofté le roy fut moult ioyeulx d'auoir gaigné la bataille & de ce qu'il auoit Foucquet prifonnier, car il le prifoit moult pour fa vaillance & hardement & le cru fur fa foy a tenir prifon en fa court : encore pour l'amour de Foucquer quitta il tous les aultres prifonniers par condic- tion que ilz luy iurerent que iamais contre luy ilz ne fe armeroyent. Entre fes prifonniers fur ung nommé Artant viconte de Digon auquel le roy fift promettre qu'ilrenderoit la ville de Digon,
en luy difant que s'il ne le fait ainfi incontinent
39 que il le feroit pendre par la gorge. Et pour ce luy promift voulentiers qu'il le feroit. A ces pa- rolles eftoit l'ung des parens de Gerard de Rouf- fillon , lequel fi coft qu'il les eut entendues s'en couruta Digon comme celluy qui bien fçauoitque dame Berte y efloit. Et vint a elle & luy dift com- ment le roy venoit en celle ville, & qu'elle y fe- roit prinfe selle y arreftoit plus. Adonc la bonne dame moult defconfortée de la douleur de fon mary & de la perte de fes gens en foy recom- mandant a Dieu auquel elle euft mis tout fon efpoir fe partit fi haftiuement de Digon en celle propre nuyt qu'elle n'emporta or ne argent ne ioyaulx dont elle eut depuis grant difette. Et ne arrefta oncques puis de cheminer iufques a tant que elle fut venue en la cité de Befencon. En laquelle elle trouua fon bon mary tout defollé, fi firent de grans regretz & de grandes complainctes l'ung a l'aultre. Mais toufiours la bonne dame re- confortoit fon bon mary au mieulx qu’elle pouoit en luy priant qu'il criaft a Dieu mercy & qu'il mift en luy tout fon efpoir. Et Dieu qui nul n'oublie en neceflité luy renuoyeroit grace & confort & luy remonftroit qu'il auoit bien caufe de Dieu louer quant de telle mefchief il eftoit ainfi efchappé fain & fauf de fon corps. Et luy confeilla qu'ilz fe partiflent incontinent de celle cité pource qu'elle oyt les gens mefdire de luy
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& louer le roy Charles plus que nul homme du monde. Et mefmement ilz auoyent ia ouy dire que le roy efloit ia entré a Digon fans nul con- redire & qu'il tiroit a venir apres eulx pour les fürprendre. Er fçauoyent bien s'ilz les pouoyent rataindre qu'il feroit Gerard mourir de mort def- pire & vilaine.
Comment le roy fift Gerard bannir de trous fes pays terres € feigneuries. Puis parle de plufieurs ad- uentures merueilleufes qui aduindrenr a Gerard de Rouffillon durant fon exil. CHAPITRE VII
E noble prince Gerard de Rouflillon
foy veant deftitué de tout ayde humain
fe partit incontinent de Befencon luy & ma dame Berte fa femme, une gentil femme auec elle & fix gentilz hommes, & fe mirent eulx neuf a cheminer le plus toft qu'ilz peurent pour aller en ung fort chafteau qu'ilz auoient nommé loingny ; ilz ne furent gueres loing quand le roy Charles qui ia auoit prins Digon vint a Befencon cuydant trouuer Gerard, car il le fuy- uoit de pres le droit chemin pour le furprendre : a Besencon receut le roy Charles les feaultez & les hommaiges de tout le pays de Bourgongne tant de la Duchie comme de la Comté. Et vint au chafteau de loingny le lendemain que Gerard de Rouffllon s'en fut party, car il s'en partit quant il fceut que le roy y venoit. Et finablement Gerard fut tellement pourfuyuy qu'illuy conuenoitvuyder
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hors de la terre comme pouure & mendianr. Si que a bon droit le pouoit en lors nommer Gerard fans verre. Er il le prenoit fi mal en gré que plus ne pouoit s'il ne fourcenoit, & dame Berte rou- liours le reconfortoit au mieulx qu'elle pouoit. Et fait a croire que Noftre Seigneur fouffroir que ces malheuretez luy adueniflent pour abaifler fon grant orgueil & pour luy monfirer de fon grant bien eff la vertu de humilité. Car il le tint en ce dangier fept ans entiers iufques a ce qu'il cong- neut qu'il efloit pour creature & debille & qu'il fe retourna du tout a Noftre Seigneur; & lorsqu'il fur en ce point Noftre Seigneur le remift en fon premier eflat , comme il apperra cy apres. Gerard doncques eftant ainfi en exil & poureté & de- laiflé de tous les barons, cheualiers & communes de fes pays, le roy le fift bannir de rous les pays de fa domination & feigneurie : en promettant grans dons a ceulx qui fa perfonne luy pourroient rendre, afhn qu'il en peuft la voulenté accomplir,
& en deffendant fur peine de mort que nul ne luy fift afiftence ne confort. Ces chofes faictes & publiées par tout a fon de trompe , le roy ren- voya fes gens d'armes chafcun en fa place. Si aduint ung iour comme Gerard & fa compaigmie fe repoloient fur une fontaine en lieu eftrange & diuers qu'ilz virent venir xj hommes d'armes bien montez & abillez qui retournoiïent en Loraine &
43 venoient de feruir Le roy Charles en la conduicte d'ung gentil homme nommé Hue conte de Va- lencienne. Et lorfque Gerard les congneutle cueur luy enfla. Et comme ung chien de rueil leurcourut fus. Et le premier qu'il rencontra ce fut le ditHue, & luy donna fi grant coup en fa fureur ou 1l eftoic qu'il le rua mort par terre. Et puis il fe fourra entre les aultres & fes compaignons auec luy de fi grant voulenté qu'ilz les mirent tous a mort hors ung feul qui efchappa par bien fuyr, & s'en retourna le chemin qu'il efloit venu & n'eut gueres fuy que il rencontra le frere du dit Hue qui les fuyuoit a tour xx hommes d'armes. Auquel comme effrayé & efperdu en larmoyant piteufement il raconta la mort de Hue fon frere & de fes compaignons faictes par Gerard de Rouffil- lon que de malheure ilz eurent rencontrez. Quant celui ouyt noncier la mort de fon frere il fut tant dolent que plus ne pouoit. Et afferma bien en fon cueur qu'il s'en vengeroit s'il pouuoit par quelque voye. Et lors il admonefta fes compaignons de bien faire & ferit le cheual des efperons pour trouuer Gerard doubtant qu'il ne luy efchappafñt pour fuyr, mais certes il n'eut gueres efperonné quant il trouua Gerard & fes compaignons qui plus ne fe doubtoient rien. Et ceulx de fi loing comme ilz les virent les efcrierent a mort & leur coururent fus par grant fellonie. Si commença
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entre eulx ung tres dur eftour & mortel, car Ge- rard perdit v de fes compaignons qui furent tuez en la place & le vj® fut nauré a mort, mais en non Dieu lesaultres ne s'en purent oncques puis van- ter, car tous vingt demourerent mors en la place qui fut une chofe bien a merueilles. Apres celle douloureufe aduenture Gerard remonta fon.ef- cuyer le plus doulcement qu'il peut & s'en alla fa femme & fa chambriere, & s'en entra en une foreft qui la pres efloit & dient aulcuns que ce fuft la foreft d'Ardayne. Cette pireufe compai- gnie cheuaulcha tant en celle foreft qu'ilz vindrent au requoy d'ung hermite qui les receut voulen- tiers le mieulx qu'il peut les hebergea : mais ce ne fut pas ainfi comme ilz auoient acouftumé , car il les conuint foupper de pain & d'eaue & cou- cher fans lict mais ilz eurent fon feu. Or conuint que Gerard fongnaft des cheuaulx, car il n'auoit ne paige ne varlet. Et encore que plus luy fifi douleur il veit tantoft apres fon efcuyer mourir deuant luy. Si ne demoura gueres aüec luy que fa femme & fa chambriere; encore pour plus ac- croiftre leur malheureté tandis qu'ilz fe repofoyent celle nuyf ainfi laffez comme ilz efloyent larrons vindrent leans & trouuerent les cheuaulx de Ge- rard fi les prindrent tous quatre & les emmene- rent auec eulx. Que peut-on doncques dire aultre chofe fors feullement que telle efloit la voulenté
4$ de Nofîre Seigneur qui de leur orgueil les vou- loit chaftier & que par telle pugnition 1lz fuflent tellement examinez qu'ilz defferuiflent eftre dignes du regne de Dieu fi comme ilz le furent
defpuis.
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Comment Gerard fe defconforta pour pertes. Er com- ment ung fainc hermite le reconforta & le conuertir tellement qu'il porta fa penirence en bonne pacience par le terme de huyr ans. CHAPITRE VIN.
T quant vint au matin que Gerard alla
pour appointer fes cheuaulx & il ne e Jhÿ trouua nulz il fe commença moult fort a tourmenter. Et par grant melencolie commença a murmurer contre Dieu difant que Dieu luy fai- foit tort. Et mauldiffoit l'heure & le iour que fut oncques né de mere. Etlorfque le preudhomme le ouyt ainfi demonter il le commença a con- forter par bonnes manieres & par doulces & fainctes parolles & moult doulcement luy re- monftrer, & mefmement ma dame Berte le re- confortoit le mieulx qu'elle pouoit, comme celle qui trop plus fe douloit de la douleur de fon mary que de la fienne mefme, & luy ramenoit a me- moire les bons exemples des preudhommes du temps paflé. Si que parces moyens le noble prince fe rappaifa ung peut. Et lors il pria au preud-
homme qu'il ramenaft la damoyfelle chambriere
48 de ma dame Berte & qui la rendir a fes amys qu'il luy nomma, & le bon hermite le fift vou- lentiers tout ainfi que Gerard le luy chargea. Entre ces chofes ceft hermite veant Gerard & fa femme ainf defollez les admonefta qu'ilz s'en allaffent deuers ung moult fainct preudhomme qui leur enfeigna demourant la pres en cefle fo- reft difant que c'eftoit l'homme du monde qui le meilleur confeil leur donneroit; ceulx qui befoing auoyent de bon confeil crurent ceft hermite & en fon conduir sen allerent deuers le fainct preudhomme a pied & a grant peine comme ceulx qui a telle peine n'auroient pas acouftumé a fouffrir. Toutesfoys ilz allerent tant qu'ilz vind- rent a celle du fainct homme , lequel les receut moult humblement & les feftia & leur demanda qui ilz efloyent, car il luy fembloit bien qu'ilz eftoyent gens yflus de hautlieu. Certes fire ce dif Gerard ie fouloye eftre feigneur de Rouflillon mais ie n'y ay plus rien maintenant, car le roy Charles m'en a desherité dont il me poife; mais fe une fois ie luy puis rendre ie luy renderay fi chere- ment que ie luy feray partir l'ame hors du corps. Et fi me poife plus de cefle pouure femme qui eft feur a ma dame la royne & de la douleur qu'elle fouffre orendroit qu'il me fait de la mienne propre quant ie voy qu'ilz nous conuient ainf aller comme truans mendiant ie n'en puis plus certes
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{e ie n'y yfle hors de mon fans tant ay grant dou- leur & grant defplaifir que mon cueur n'en peut plus porter. Quant le fainct homme congneut quelz hoftes il auoit, ayans congnoïflance & fouuenance des grans honneurs & du grant eftat qu'ilz fouloyent mener & il les veoit lors en fi pouure eftat, il en ploura de pitié. Et les com- mença a les reconforter a fon pouoir & par bons exemples & par faincte doctrine, mais nonob- ftant fes bonnes admonitions & remonftrances toufiours Gerard luy difoit que une foys il fe vengeroit du roy & qu'il l'occiroit par fes mains. Et le fainct homme luy repliquoit que ce n'eftoit pas bien dit, qu'il fe retournaft a Dieu de tout fon cueur que iamais 1l ne retourneroit en fon pre- mier eftat. Mais en nom Dieu nonobftantles ad- monitions de ce fainct homme ne celle de ma dame Berte qui forment fe penoit a remettre Ge- rard en bonne voye, ilz ne pouoyent rompre fon propos qu'il ne fut toufiours en voulenté que une foys il fe vengeroit du roy combien qu'il attendit. Mais finablement ces deux fainctes perfonnes luy remonftrerent tant de bons exemples & par tant de manieres que Dieu le enlumina de fa grace & qu'il commença a foy humilier, & recongneuten la fin fa fragilité & fa miferable condiction. Si qu'il fe confefla au fainct homme de tous fes pe- chez bien & deuotement & pardonna de bon
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cueur toutes iniures & meflaitz au roy & a tous aultres, & fe offrit a faire la penitence route telle que le faince homme luy voulut chargier. Adonc le fainct homme moult ioyeulx de la converfion de Gerard luy chargea en penitence qu'il fe ab- ftenift de porter armes huyt ans entiers, & que tout le dir temps il renonçafl a route cheualerie en feruant Dieu de tout fon cueur en gaignant fa vie en ce que Dieu luy enfeigneroit a faire. Et Gerard luy promift & iura par fa foy que tout ainfi le feroit il de bon cueur & voulentiers affin que Dieu luy fuft propice. Quant Gerard fe fuft ainfi confeflé, ma dame Berte fe confefla au faince homme bien & deuotement. Et puis le fainct homme leur donna fa benediction & les recom- manda a Dieu en priant que Dieu les voulfift conduire & maintenir en fa grace.
Cy diff comment Gerard de Rouffillon en faifanr fa penitence qui dura huyt ans fut varlet d'ung char- bonnier, & comment il fe vengea d'ung ribaulr qui le mocqua une foys. CHAPITRE IX.
6) UANT Gerard de Rouflillon & ma dame Berte fa femme fe furent du preud- homme defpartis en vrais prepos de faire leur penitence par l’efpace de huyt ans ainfi comme charge leur eftoit par le fainct homme, ilz fe mirent eulx deux fans plus de gens en che- min en habitz defguifez comme ce fe fuffent deux pellerins. Et laifla Gerard fa barbe croiftre tou- fiours defpuis durant fon exil parquoy il ne fuft oncques puis fi bon a recongnoiftre. Et eftoit leur intention d'eulx retraire en Hongrie deuers le roy Othon de Hongrie qui eftoit bien prochain pa- rent a ma dame Berte, car il leur fembloit bien qu'il les recueuilleroit bien & notablement : mais il leur aduint comme ilz alloyent ung iour leur chemin qu'ilz rencontrerent aulcuns mar- chans de France qui venoyent tout droit de Hon- grie aufquelz Gerard demanda des nouuelles de Hongrie. Et les marchans luy refpondirent que
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cout nouuellement le roy de Hongrie efloir allé de vie a trepas fi comme difoyent aulcuns che- ualiers de France qu'ilz auoyent trouués audit pays de Hongrie lefquelz auoyent efté enuoyés deuers icelluy roy Othon luy prier de par le roy Charles de France fe Gerard de Rouflillon fe &i- roit deuers luy qu'il le prenfift & qu'il le luy en- uoyaft pour en faire fa voulenté , & il luy don- neroit de fon auoir tant comme il luy en vouldroir demander. Nous fçauons bien auf ce direntilz que le roy fait Gerard querir par routes lesterres & que s'il le pouoit tenir qu'il le feroïc pendre ou ardoir tant le hait 1l, & coutesfoys il ne finera amais iufques il le aura trouué quelque part. A ces parolles Gerard commença a rougir & en foy enflamber en ire. Et lors ma dame Berte qui s'en apperceut refpondit aux marchans moult doul- cement & leur dift que ce Gerard dont ilz par- lient efloit mort defpuis ung peu de temps en ung lieu moult fauluaige en la foreft d'Ardayne & que ce fçauoyent ilz certainement que ce mefmement qu'ilz eurent efté fur la rombe def- foubz laquelle Gerard eftoir enterré en ung po- ure hermitaige moult hors de gens. De ces nou- uelles furent les marchans moulrioyeulx efperant de eftre les bien venuz en la cité de Paris pour les ioyeufes nouuelles qu'ilz rapportoyent de la mort de Gerard de Rouflillon que le roy hayoir
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)5 plus que homme qui fut au monde. Etlors comme
tous ioyeulx de ces nouuelles 1lz les annonçoyent & affermoyent eftre vrayes. Ainfi doncques par cefle maniere courut la renommée par tout le royaulme de France que Gerard de Rouffillon eftoit mort dont plufieurs furent moult ioyeulx pource que la guerre eftoit faillie a leur femblant par ce moyen par tout le royaulme. Par deflus tous aultres le roy en fut le plus ioyeulx : mais la royne en fut tant dolente que plus ne pouoit : & auffi furent les bons amys de Gerard. Si en furent maintes larmes plourées & maint foupir en fut fait de cueur trifte & dolent. Apres doncques que ces marchans eurent laiflé Gerard & fa femme fur les champs, Gerard & ma dame Berte fe mirent fur le chemin par boys & par hayes eulx eftans a pied fans cheual & fans afne tellement qu'ilz arriuerent une nuyt a la maifon d'ung hermite qui leur fift la meilleure chiere qu'il peut. Mais certes 1lz n'y trouverent a manger que pain d'orge & de l'eaue a boire, & coucherent la nuyt fur ung peu de fueilles d'arbres qui la ef- coyent. Quant vint au matin ilz fe remirent au chemin mais ilz n’eurent gueres cheminé qu'ilz fe trouuerent tous las & tant trauaillez qu'a peine po- uoyent ilz plus aller auant. Et lors ilz propoferent de demourer en ce boys & d'eulx y amafler pour y faire leur penitence feptans entiers ainfi comme
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il leur eut eflé enchargé : & lors pour gaigner leur vie honneftement fe approcha d'ung charbonnier qui faifoit illec charbon en ce boys & marchanda a luy de luy aider a faire & a vendre fon charbon, & furent d'accors enfemble que Gerard porteroit fon charbon vendre en une cité qui la pres eftoir & il auroit de chafcune fomme fept deniers & le maiftre auroit le demourant. Ce marché fair, a Gerard qui fort homme fut a merueilles, fe print a porter le charbon en celle cité & en portoit fur fon col autant comme eut fait ung cheual, & de chafcune voiture qu'il portoit il auoita fon droit fept deniers dont il fe viuoit. Et ma dame Berte ouuroit de l'aultre cofté de couldre & de filler & gaignoit fon viure au mieulx qu'elle pouoit. Ainfi vefquirent ilz feptans entiers en faifant leur peni- tence de gré & voulentiers qui fur une chofe mer- ueilleufe confideré leur premier eflat & le dernier. Or aduint ung iour comment fouuent l'on moc- quaft Gerard en celle cité pour ce qu'il portoit fi grans fais & qu'il eftoit fi grant & fi barbu que ung grant ribault paillart & maloftru le commença a mocquer, & en le mocquant perfeuera trop & luy diftenla fin : Parma foy villain tu femble bien ung fort larron, ie croy certes que ru ayes mange maintz morfeaulx que gueres ne t'ont coflé : mieulx feroyes digne par ma foy d'eftre pendeur de gens que tu ne feroyes de charbon faulder.
ÿ$ Dieu quel charbonnier, regardez quel marchant de charbon. À ces mots faillit fus tout efchauflé en yre & en maltalent & luy dift : Par ma foy vil- lain ie ne voy en cefle place aultre larron que toy, & pour ce que tu m'appelle pendeur de gens ie te pendray voirement a mes mains. En ce disant Gerard le troufla comme feroit ung autoir & le getta fur fon col malgré celluy & le commença a emporter iufques au dehors de la ville & celluy fe print a cryer ayde ayde bonnes gens : les gens y accoururent&les rescouyrent& fuft acroire que fe l'en ne l'euft recoux qu'il l'euft voirement pendu par la gorge. On trouue en aulcune hyftoire que la cité ou Gerard alloit vendre fon charbon que ce fut la cité de Raine ou celle de Laon : les aultres dyent que ce fut a Meftz.
DONTEN ENT EN TONTEN SO)
Cy dift comment la royne de France fift la paix entre le roy fon mary & Gerard de Rouffillon. Er com- ment Gerard & ma dame Berte [a-femme reuin- drent en la court du roy en eflat de pouures pelle- rins. CHAPITRE X.
JUANT le terme de fept ans fut acom- ply & que Nofîre Seigneur par fa be- nigne grace eut cefle paire de gens bien ds de fa diuine amour & que leur peni- tence fut bien & deuement acomplie : Dieu vou- loit que par le moyen de la bonne royne de France ilz fuflent rappellez & remis en leur pre- mier eftat & honneur : & vous dirons comment aduint a ung iour de Penthecoufte prochain apres aduenir que le roy Charles le Chaulue voulut tenir tres noble court a laquelle il fift appeller tous les nobles barons & notables cheualiers de France & ilz y vindrent tous en bel & notable appareil. Cefte fefte fut publiée & nonciée par tout & tant que le pouure cheualier Gerard de Rouflillon le fceut, fi demanda confeil a fa femme affauoir s'il feroit bon qu'ilz fe reuraflent deuers
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la royne pour par le moyen d'elle trouuer leur paix enuers le roy : & lors ainfi mal habillez qu'ilz efloyent ilz fe mirent au chemin & velle- ment cheminerent que la nuyt de Penthecoufle ilz vindrent a Paris ainfi comme deux pouures mendians moult defolez & defguifez, car Gerard auoit la barbe & les cheueulx fi longs que nulz ne l'euft recongneu. Quant ilz furent la venuz ilz s'en allerent au palays, Gerard alloit deuant & Berte apres luy qui le fuyuoit de loing, car ilz n'efloyent pas bien afleurez. Si toft que Gerard entra au palays il choifit la royne qui yfoir de fes chambres & fe tira vers elle & luy demanda l'au- mofne. Celle qui veoit bien qu'il en auoitbefoing luy tendit une aulmofne qu'elle luy donna & Gerard la print de fa main. Mais il aduint que la royne congneut en la main de Gerard ung tres bon anel qu'il portoit toufours en fon doy dont elle eut grant merueille, & elle s'approcha du pouure homme pour mieulx regarder celuy anel, & quant elle l'eut bien regardé elle regarda le pouure homme au vifaige & vir qu'il fe hontoya: fi fe commença fort a penfer & diff en foy mef- me que c'efloit l'anel qu'elle donna une foys a Gerard de Rouflillon quant il efpoufa ma dame Berte fa feur. Et pour ce elle rentra tantoft en fa chambre & par une fienne femme priuée elle manda le pouure homme en fa chambre le plus
‘9 fecrettement qu'elle peut: il y vint tantoft & fe agenouilla deuant la royne & la falua moult hon- norablement. Et lors la royne le regarda bien fermement au vifaige &congneut que c'eftoir Ge- rard de Rouflillon : fi commença tout inconti- nent a l'embracer en plourant fi fondamment qu'elle ne pouoit ung feul mot dire & auffi ne faifoit Gerard. Et quant elle peut parler elle luy dift helas mon amy Gerard que vous auez fouffert de douleurs, helas mon amy ou eft Berte ma feur pour laquelle ray eu tant de douleur & d'ennuy. Gerard luy dift qu'elle n'eftoit pas loing ains efloit a la porte du palays au millieu des pouures gens ainfi comme une pouure truande & luy declara commentelleeftoithabituée pourlarecongnoiftre. Et tantoft la royne l'enuoya querir fecrettement. O quans embracemens , quans baifers plains de pleurs & de gemiflemens furent illec fais entre eulx, & n'eft certes homme qui le fceut racomp- ter , mais l'en le peult aflez penfer & ymaginer. Apres ces chofes la royne les fift mener en une chambre de fecret & les fift reueflir & parer & leur fift adminiftrer ce que befoing leur eftoit & puis elle s'en alla a la court deuers le roy plus gaye & plus ioyeufe qu'on ne l'eut oncques veue, dont le roy print tres grant plaifir & aufli firent tous les barons qui la veirent. Apres la fefte & esbatement qui ce iour furent fais le roy & la
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royne s'en allerent coucher & dormir tufques au maun. Mais quant le roy fut efueille la royne qui voufiours penfoit a ce qu'elle vouloir faire dif au roy qu'elle auoit fongé celle nuyt une mer- ucilleufe chofe. Il me fembloir, dift-elle, que ie veoye ung blanc coulon defcendre du ciel &en- trer en vofre corps & que voflre faceen deuenoit plus belle & plus clere, & que de voftre bouche yfloit une tes bonne odeur & puis il me fem- bloit que r'efloye forment naurée au cueur d'une fi profonde playe que i'en efloye a danger de mort; mais fi toft comme ie fentis cefte bonne odeur yflir de voftre corps ie fuz route guarie. Apres il me fembloit que ie veoye ung cerf & une biche qui venoyent en ma main moult ten- drement plourant & qu'ilz fe agenouilloyent de- uant vous en vous requerant grace & pardon, & pour voftre debonnaireté vous les faifiez drefler & leur donniez a mangier & a boire a voftre main, & puis ilz s'en alloient trefioyeufement & fcauez vous dit-elle que iay fur ce penfé en moy mefmes : c'eften nom Dieu que nous deuons huy recepuoir noftre Saulueur que j'entens pour le blanc coulon par le moyen duquel voftre bonté fe Dieu plaift me rendra auiourd'huy fi bonne odeur que ie feray guarie de la grant playe & de la grant douleur dont i'ay long temps efté naurée au cueur moult dolentement : laquelle playe m'eft
1 æ 1.07
Gi certes venue pour le cerf & pour la biche qui vous venoyentcryer mercy. Parce cerficy & celle biche rentens Gerard de Rouffillon & Berte ma feur qui par aduenture vous viennent cryer mercy. Et pource mon tres redoubté fire ie vous fupplye humblement que vous pregnez pitié d'eulx & que vous vueillez voftre maltalent pardonner en l'hon- neur de voftre Saulueur a tel fin que dignement le puiffez auiourd'huy recepuoir. Quant le roy eut bien la royne entendue & il veit qu'elle eftoit toute en larmes, il luy en print lors une grant compaflion au cueur & en accollant la royne pour la reconforter il luy dift que voirement par fa negligence & mauluaiflie il auoit perdu en Ge- rard le meilleur cheualier & le plus preudhomme & le plus vaillant de tout fon royaulme & qu'il luy en pefoit moult & que s'il sçauoit quelque lieu ou ilz fuflent il les enuoyeroit querir & qu'il leur pardonneroit fon maltalent & qu'il leur donne- roit toutes leurs terres & feigneuries : & de fait il fouhaita qu'ilz fuflent a fa court a celle fefte. A celle parolle la royne fe leua en fon lict & a genoux humblement remercya le roy de fa doulce refponce & luy demanda de rechief s'il difoit ces parolles de bon cueur : & il luy pro- mift & iura que ouy & qu'il pardonnoit a Gerard de bon cueur fon maltalent & toutes iniures pallées : & qu'il lui renderoit toutes fes terres &
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feigneuries fi roft comme ille verroit. De ces nou- uelles fut la royne moult ioyeufe, & lors fi coft comme elle fur leuée elle s'en alla deuers Gerard & fa femme & leur recompra comment elle auoit befogné pour eulx : & puis elle les ff tres bien reueftir & parer felon leur eflar pour les mener deuant le roy quant il yroit a fa mefle en fa faincte chappelle.
Cy dif comment le roy pardonna tous meffais a Gerard de Rouffillon. Er comment Gerard renrra en fes terres & feigneuries , € fe prindrent a viure fainélement luy € fa femme Berte. CHAPITRE XI.
Gerard a une main & ma dame Berte de l’aultre main & sen vint tout droit à la faincte chapelle ainfi comme le roy deuoit entrer dedans qui bien & notablement eftoit acompaigné de plufeurs grans feigneurs & ne fut pointle roy plus toft entré en fa chapelle que la royne fe getta a genoulx deuant luy & luy offrit Gerard & Berte fa femme lefquelz fe getterent aux piedz du roy en luy pryant mercy moult humblement tous moulliez de lar- mes & de pleurs. Le roy qui doulcement les re- garda ne les congnoifloit plus tant efloyent palles & deffaitz des grandes pouuretez & mefaifes qu'ilz auoient fouffers en l'efpace de fept ans en- tiers, fi en plora de pitié & puis il les print par la
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main l'ung apres l'aultre & les leua de terre & les baifa & accolla moult doulcement en remer- cyant Dieu de la grant grace que a ce iour il luy faifoit quant il luy rendoit fains & faulues ces deux perfonnes en fa court. Et lors deuant tous ceulx qui eftoyent illec prefens il leur pardonna fon maltalent & les receur a mercy , & les remift en la faifine de coutes les terres & feigneuries & retint des lors Gerard pour fon premier con- feiller : de ce furent moult de gens esbahys & en murmurent aulcuns fi en parloit chafcun en fa guife. À donc Gerard & fa femme remercierent le roy moult humblement, & aufli fift la royne pour eulx. O quans gemiflemens & quantes larmes furent lors efpandues en celle place : les ungs certes en plourant d'aife & de pitié, & les aultres en eurent grant defpir & grant enuie. Mais toutesfoys la paix fut ainfi faicte. Ilz ouyrent la mefle enfemble & puis ilz allerent diner : fi fur Gerard le plus notablement aflis apres le roy & aufli fut Berte fa femme comme les plus nobles & les plus puiflans de la court apres le roy & la royne, & leur furent maintz beaulx dons donnez, car chafcun leur contredifoit a faire plaïfir & honneur. Apres cefle fefle faillie qui dura huyt iours entiers en grant ioye & liefle, Gerard & ma dame Berte prindrent congé du roy & de la royne moult noblement. Er puis a grant
6$ compagnie de notables gens, entre lefquelz fut Foucquet fon nepueu. Ilz s'en retournerent en leurs feigneuries & mefme le roy & la royne les connoyerent grant piece, & leur bailla le roy fes commiflaires pour les remettre en toutes leurs terres & feigneuries. Et lors qu'ilz approcherent de leurs pays de Bourgongne les gens de tous coftez vindrent au deuant d'eux a fi grant ioye & lyefle comme fe Dieu mefmes y fut venu, & n'eftoit pas de bonne heure ne qui ne leur don- noit du fien largement en tous fes lieux ou ilz venoyent fi qu'ilz furent tous riches & plains de tous biens en bien peu de temps. Et fembloit proprement qu'ilz n'euflent oncques rien perdu. Et n'eut Gerard oncques puis a faire de vendre charbon ne ma dame Berte de couldre ne de filler pour gaigner leur vie. Ainfi doncques fut le noble prince Gerard remis en fon eftac & hon- neur & gouuerna touiours fon pays depuis en raifon & en iuftice, & fut tant change en bonnes meurs que chafcun le prifoit & louoit de la bonne dottrine que le fainct homme qui le conuerty luy eut par maintesfoys enfeigné , en regardant & en louant Dieu des honneurs qu'il luy enuoyoit en foy reputant indigne de les auoir, & commença lors a vouloir fonder efglifes & monafteres & a les reparer & enrichir : & finablement il mits toute fon entente a acquerre bonnes vertus de plus en
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plus, & fi le fift bien de fa part aufli fift ma dame Berte fa femme, laquelle luy racomptoit fouuent & ramenoit a memoire les belles exemples que le faincr homme leur eut aprins a l'hermitaige, & il les efcoutoit moult voulentiers & en valloir mieulx, & tellement que l'odeur de leur faincte vie fut partout efpandue que a peu parloir on lors d'aultre chofe fi que les bons en valloyent mieulx & en efloyent tant ioyeulx que plus ne pouoyent, & les mauluais en creuoyent de defpit a la fem- blance du crapault qui creue quant il fent la bonne odeur de la vigne. Oncques puis ce vaillant prince Gerard ne fift tort de dommaige a homme qu'il eut, mefmement fe fes rentes ou fes debres luy fembloyent trop grandes il les diminuoir : nul nerequeroit dechofes s'elles eftoyent raifonnables qu'il ne l'octroyaft. S'il auoit aulcun mauluais off- cier, il le defpofoit & y mettoit ung preudhomme : de flateurs, de menteurs & de baveurs il fe gar- doit comme de venin & les dechafloit de fa terre & feigneurie. Si que a brief parler ilz viuoyent enfemble le plus fainctement que oncques firent gens de tel eflat, dont le dyable & fes miniftres
eurent grant enuie.
Cy dift comment Gerard fur rappellé a la court du roy humblement , 6 comment ranroft apres la guerre recommença entre eulx deux, laquelle guerre dura longuement a grant perte & dommaige des deux parties. CHAPITRE XII.
OUR la noble renommée de ces deulx
nobles perfonnes le roy de France
Charles-le-Chaulue les voulutauoir a fa court, fi les manda tous deux , & ilz y vindrent aflez toft apres, & le roy les receut moult honno- rablement & bailla incontinent au prince Gerard le gouuernement du royaulme, & le fift fecond apres luy : auquel gouuernement Gerard fe gou- uerna fi notablement que tous ceulx qui auoyent a befongner a la court du roy eftoyent expediez toft & haftiuement, & y trouuoyent toute raifon & iuftice : parquoy le prince Gerard acquiff telle- ment la grace de toutes gens que oncques prince n'eut meilleure renommée en l'hoftel du roy, mais que en eût ioye, les felons & les ennemys d'iceluy Gerard en eurent grant dueil & grant defpit. Et lors par incitement du diable iceulx
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mauuais ennemis lefquelz ne aymerent oncques Gerard ne fa lignié pour leur mauuaife & dan- nable envie fe trairent ung iour deuers le roy & luy commencerent a demander s'il fe perfeuoir point comment Gerard contendoit a attraire tous les plus grans de la court & du royaulme a fon amour, en luy confeillant qu'il fe prenfft garde , & en luy affermant que une fois il ofteroit au roy fa couronne comme celuy qui ne veoit aultre chofe mefmement pour foy venger de luy pour les douleurs & les tourments qu'il luy fift fouffrir quant il le bannift & enchafla de fon royaulme : difoyent oultre au roy qu'il efloit le plus abufé du monde de foy fier en Gerard & qui deuoir eftre certain que iamais ne l'aimeroit. Par telles parolles ou femblables que ces faulx traiftres con- limerent enuers icelluy Charles qui de fa nature fut enclin a felonnie, fe enclina a les occire telle- ment que petit a petit il commença a monfirer a Gerard mains femblant qu'il n'eut acouftumé. Et tellement que a peu parla il a luy ne a ma dame Berte fa femme, dont la royne eut fi grant dueil au cueur que plus ne pouuoit, Quant Gerard fe aperceut que le roy luy portoit mautalent & ne fçauoit pourquoy , il contendit moult humble- ment de parler a luy & de luy prier qu'il ne fe informaft point contre luy qu'il ne fuft ouy, mais querez qui le face il n'y pouoit parler : car
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iour & nuyt les felons traftres par parolles ani- moyent contre luy. Or aduint une foys que Ge
rard rencontra le roy & luy dift ainfi : Mon tres chier feigneur, ie vous prie que vous ne vous vueillez point courroucer contre moi ce queie vous diray. Je voy bien que mon feruice ne vous plaift plus. Et pource s’il vous plait ie m'en retourne- ray en ma terre par voftre congé, mais ie vous prie monfeigneur que vous me vueillez rendre la conté de Sens que vous auez retenue iufques a maintenant. Et toutesfoys elle me appartient de droit comme vous fçauez a caufe de ma femme qui eft aifnée de ma dame la royne, & vout il luy en appartient il aulcune chofe dont de tout fon droit ie m'en vueil en nom Dieu rapporter au iugement de voz barons. A donc le roy luy ref- pondit moult afprement: Comment dea Gerard voulez vous recommencer a moy, auez vous ia oublie la grant courtoyfie que ie vous ay faicte en vous rendant voftre terre & tous voz biens. Foy que ie doy a mon feigneur fainct Denis de France s'il fault que par guerre ie recommence a vous, faichez que ce fera a vofire grant deftor- bier. Quant Gerard vit que le roy fe courrouçoit il fe commença a humilier & a remonftrer bien & doulcement au roy que luy fembloit qu'il ne luy faifoit nul tort puifque de fon droit il fe vouloit attendre au iugement de fes barons : ce
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nonobftant le roy fe courrouça plus fort que de- uant & dift beaucoup de villannies a Gerard en le menaçant & affermant que de ce iour la en auant il ne luy fauldroit de guerre & qu'il le rauroit mys plus bas qu'il ne l'eut oncques mys. Et luy dift finablement qu'il fe gardaft de luy & que auant xx cheualiers qui eut ung feul pas de terre en la conté de Sens. A cefle parolle le roy fe deftourna & entra en fa chambre, & Gerard demoura moult esbahy & moult penfif : mais toutesfoys il print fa femme & fes gens & fift troufler fes bagues & puis tout incontinent il s'en ralla fur fes terres & fift garnir fes villes, fes chafteaulx & fes forterefles, penfant que le roy le viendroit affaillir fans plus efcrier comme il eut fait aultresfoys.
Comment le roy a grant oft entra en Bourgongne & pourfuyuir Gerard fi qu'il le alla affieger en Flan- dres en ung chaftel : puis dift des offres rai[onna- bles que Gerard offrit au roy, lefquelles neanlmoins il refufa. CHAPITRE XIII.
2) toftcomme Gerard de Rouffillon fe fut party de la court, le roy manda gens
DA d'armes de toutes pars pour luy courir fus, & en aflembla tant en peu de temps qu'il eut ung oft innumerables de gens tant a pied comme a cheual. Gerard qui tantoft en fut aduerty par aulcuns de fes amys affembla de l’auftre cofté tout fon pouoir qui grant eftoit aflez pour le recom- batre, mais il mena fon off fitoft qu'il eut affemblé en la derniere forterefle de fa feigneurie , & dient aulcuns que ce fut en Flandre dont il eftoit fire en partie , & la fe unten attendant le roy fe venir y vouloit comme celuy qui cuydoit que le roy fe deuftaulcunementapaifer; mais on pouoit Gerard appeller folibée car n'eut tallent de reculler. Ain- çois fi toft comme il fceut ou Gerard fe tenoit, 1l
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mena fon oft celle part tant qu'il vint deuant la for- trefle ou Gerardeftoit, & mift le fiegerourentour: mais tout le chemin que le roy alla par les terres de Gerard, il fit bouter le feu par tout & ardoit villes, maifons & efglifes, & fift occire hommes, femmes & enfants tant que fans nombre fans nulz efpargner, comme fe ce fuflent Sarrazins, fi fur une grant pitié de la peflilence & des maulx que le roy faifoit partout ou ilalla. Gerard quieftoiren fa forterefle la deffendit moult vaillamment, car fa place eftoit garnie de gens aflez pourcombatre leroy mais Gerard par fon humilité & pour foy plus mettre en fon debuoir ne voulut oncques fes gens laiffer yfir, efperant toufiours que le roy merttroit de l'eaue en fon vin , mais certes fon efperance efloit vaincue , car tandis Gerard fe humilioit de tant plus le roy feaffelonnifloit: encores pour plus anymer fesgens, le roy donna toutes lesterres de Gerard a aulcuns barons qui en celle guerre le feruoyent, & ceulx la tant plus s'eflorcoient de aflaillir la forterefle & de Gerard grever, mais iz n'avoyent garde de la prendre, car la dedans eftoyent qui bien la deffendoyent. Quant Gerard veit qui n'y auroit point de mercy en fes ennemys & qu'ilz luy faifoient le pis qu'ilz pouoyent, il af- fembla fes barons, & leur demanda confeil furceft affaire : affauoir s'ilz fe tiendroient ainfi longue- ment en celle forterefle ou s'ilz yroient a Rouflillon
73 qui efloit la plus forte place ou s'ilz yftroient en bataille contre leurs ennemys, attendu qu'ilz eftoient puiflans aflez. Adoncques Foucquet de Prouuence nepueu de Gerard , qui efloit chief & conduifeur de tout loft de fon oncle, donna fon oppinion difant que s’on le vouloit croyre qu'ilz yftroient en bataille fans plus tarder & que fe leurs ennemys eftoyent quatre foys plus fi les defcon- firoient ilz. De cefle oppinion furent quafi tous ceulx du confeil, & Gerard mefmes & fembloit proprement qu'ilz deuflent yflir preftement pour aller combatre le roy tant en eftoyent defirans, mais entre eulx eftoit ung ancien cheualier fage, prudent & moult expert en toutes chofes, lequel fe leua en piedz & pria moult qu'on voulfit ouyr fon oppinion : & tantoft que chafcun fe teuff, il adrefla la parolle a Gerard fon feigneur & lui dift en telle maniere : O mon tres redoubté fei- gneur & duc tres puiflant, monfeigneur mon maitre , voulez vous fire toufiours gouverner & conduire par conduite de bonne raifon, affin que en temps aduenir ne deuant Dieu ne de- vant le monde ne vous foit imputé finon preud- homme & vaillant : vous fçauez, fire, que c'ef une chofe trefmal conuenable d'ung fubget greuer fon droicturier feigneur ne de combatre contre luy. Ains le doit fuyr a fon pouoir, fe n'eft toutesfoys en cas de neceflité apparente, c'eft
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affauoir pour fa vie fauluer ou fon honneur. Er le doit premier foufffamment fommer affin qu'il ne peuft de trahyfon eftre reprins , & pource mon treschier feigneur aflin que vous ne encourez en aulcune reproche, ie vous prie & confeille que par bonne difcretion & par bon confeil vous en- uoyez deuers le roy aulcuns de voz plus faiges confeilliers, qui par doulces paroles fachenrau roy dire & remonftrer voftre fair & comment vous luy offrez prendre droit en fa court au loft de fes barons de quelconque forfait que vous luy pouez auoir meffait & lui faictes prier qu'il fe veuille de- porter de fa credulité. Et fe par cefle voye le roy qui trop eff cruel vous vouloir laiffer en paix, vous efuiterez fur l'efufon de fang humain, a quoy fe doit efploiter toute bonne creature. Et fe faire ne le veult, nous vous dirons : apres tel confeil, que par la grace de Noftre Seigneur, vous venrez a bon chief de cefle affaire a voftre honneur. A cefte parolle s'accorderenttous les barons du con- feil, difans quil feroit tresbon de ainfi faire. Et lors incontinent ilz mirentfusungcheualier noble fage prudent & hardy , lequel incontinent s'en alla deuers le roy Charles, & luy dit mot a mot tout ce que enchargié luy eftoit pour la maniere que diceft. Il dit au roy que s'il efloit homme ne luy ne aultres qui voulfift Gerard chargier d'aul- cun meffait ou deshonneur, qu'il efloit preft de
75 s'en venir deffendre fans contredit, au cas qu'il auroit bon fauf conduit d'aller & de venir a la court pour ce faire. À ces parolles le roy Charles, homme cruel & oultrageux , commença a regar- der le cheualier en trauers & fe commença a foy courroucer tres fort & a dire de luy & de Gerard moult de opprobre & deliures. Et ce oncques par auant il eutGerard menacé de brufler ou de noier ou de pendre, encores le menaça il plus a celle foys: & commanda au cheualier qu'il s’en retour- naft tantoft & fans delay ,ou finonil le feroitpendre par fa gorge. Et celluy qui plus n'y voulut arrefter s'en retourna en la forterefle , & racompta a fon feigneur & aux barons que la eftoient tout ce qu'il auoit efploicté & la refponce que le roy fift. Et lors ilz commencerent tous a dire que ce roy Charles eftoit bien de la condition de villain, car tant plus on le prioyt tant plus il fe affelonniffoit & mains en faifoit. Et pour ce ilz conclurent en- femble que c'eftoit peine perdue de plus prier ne de plus parler de cefte matiere par doulce voye, & que le meilleur eftoit de le combatre fans plus tarder le lendemain au plus matin : Gerard mef- mes fut de celle oppinion, & pria a eulx tous qu'ilz appareillaffent tout celle nuyt ce qu'il leur conuenoit pour combatre & qu'ilz fuflent tout preftz au matin pour monfirer au roy Charles & a fes gens comment les Bourguignons fçauent
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armes porter : ilz refpondirent tous ainfi comme par une voix que c'efloit la chofe du monde que plus ils defiroyent & leur tardoit moult que la nuyt fut pañlee. De cefle oppinion ne fur point encores l'ancien cheualier dont cy deflusef parlé : ains confeilla a Gerard pour foy mieulx mettre en fon deuoir & pour mieulx auoir le droit pour luy & Dieu aufli que encores une fois en humi- lité & en fubiection il enuoyaft deuers le roy & luy fift offrir a celle foys pour toutes, que s'il plai- foic au roy pour efcheuer effufion de fang creftien il attendroit droit tel que les barons de France iugeroyent pour luy ou contre luy de ous meffais dont on le vouloit charger, luy ouy en fes deffen- fes: & s'il le refufe , fe dit le cheualier, vous aurez Dieu & raifon pour vous & le pourrez combatre feurement, car ie croy que Dieu qui exaulce les humbles & qui rabaifle les orgueilleux fi com- batra pour vous & que vous en venrez a voftre honneur. Gerard, qui en tous fes faitz humble & courtois & qui voulentiers ufoit de bon confeil, creut ceft ancien cheualier encores une fois, & ordonna a Foucquet fon nepueu de faire ce mef- faige devers le roy. Et lors le lendemain au plus matin Foucquet y alla & fit fon meflaige tresbien & faigementtout ainfi qu'il luy fut ordonné : mais c'eftoit ung abus de plus prier le roy Charles, car tant plus on le prioit tant plus il fe orguilloir, &
77 menaça lors Gerard de plus fort qu'iln'eut oncques fait, & iura qu'il le deftruiroit une foys combien qu'il attendift, & pour tout l'or du monde il ne le receueroit a mercy. Quant Foucquet veit qu'il n'y auoit plus du prier & que c’eftoit peine perdue, lors hault & cler il deffale roy en la pre- fence de tous fes barons de par Gerard de Rouf- fillon fon oncle & fon feigneur & lui afligna iour de bataille a lendemain au matin. Et puis fi toft comme il eut deffié il s’en retourna deuers fon oncle & luy diff la chofe tout ainfi comme elle alloit, dont tous fes barons, cheualiers & gens d'armes furent tant ioyeux que plus ne pouoyent. Mais plufieurs en y eut en l'off du roy, voire des plus grans, qui s’en allerent celle nuyt fans prendre congé du roy, pource qu'ilz le veoyent ainfi ob- ftiné, dont le roy fut moult dolent & esbahy & leur en fceut tresmauuais gré. Ainfi doncques tout le demourant de ce iour & toute la nuyten- fuyuant ilz ne cefferent d’eulx appareiller pour combatre le lendemain.
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Cy diff comment le roy fut defconfit en bataille deuant le chaftel de Flandres. Et comment le roy raffembla gens & fur de rechief defconfir en la ville de Soiffons. CHAPITRE XIII.
&)UANT vintle lendemain auplus matin, Gerard qui avoit fes gens tous preftz fift fonner fes trompettes & clerons par telle forte qu'il fembloit que toute la terre trem- blaft, & s'en commencerent a yflir de leur for- terefle moult bien rengez & ferrez en approchant leurs ennemys qui fe tenoient auffi en bel arroy. La commença une tres dure bataille en laquelle furent mors & occis tant de gens de l'une partie & de l’aultre que ce fut une grant pitié, car ilz s'entrehaoyent mortellement. Ainfi fe combati- rent ilz tout le iour tuans &aflollans l'ung l’aultre, mais finablement les Françoys furent defconfitz & s'en commencerent a fuyr lung ça & l’aultre la qui mieulx fuioyt pour fauluer leurs vies, mef- mement au roy Charles conuint il tourner le doz & s’en alla courant pour foy fauuer, dont il eut fi grant dueil que a peu il n'enragoit de defpit.
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Apres celle defconfiture, Gerard qui ne voulue point fouffrir qu'on fuyuift les fuyans, defpartit l'amour & la proye a fes gens efgallement, fi en furent tous riches tant comme ilz vefquirent, car il mourut en celle bataille tant de noblefle que ce fut une grant horreur & une grant pitié. En cefte partie dift l'hyftoire que cefte bataille fut es marches de Flandres pays de Haynault,carGerard de Rouflillon fut fire de Bourgongne, conte de Flandres en partie & d’aultres plufieurs terres & feigneuries defpuis la riuiere du Rin iufques a Bayonne: dift oultre, quele chaftel de Gararemont eftoit fien qui fiet de cofté Ach en Haynaulr & que Gerard eut toufours guerre au conté de Hay- nault, a caufe de la conté de Neuers que chafcun d'eulx difoit a luy appartenir , finon depuis qu'en fin ilz s'accorderent& eurent defpuis fi grant amy- tié enfemble. Quant le roy Charles fut retourné a Paris apres cefte bataille tant dolent que plus ne pouoit, ilremanda gens d'armes par toutou ilen cuyda recouurer & iura que iamais il n’arrefteroit iufques qu'il auroit Gerard deftruit & fait mou- rir a mauluaife mort quoy qu'ilen doyue aduenir. Si affembla en peu d'heure ung fi tres grant oft qui fut eftimé a cent mille combatans. Gerard qui par fes amys en fut aduerty raffembla ung tres grant oft a merueilles, car Droon fon pere luy enuoya d'Efpaigne ung tres notable fecours : mais
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routesfoys Gerard enuoya deuers le roy une tres notable embaffade pour luy prier qu'il le voulfift recepuoir en droict& en raifon, & ce faifoit il pour luy foy mettre toufiours en fon deuoir & pour auoir meilleure querelle. Mais le roy fut tant obfti- né contre luy qu'il n'y voulut auculnement en- tendre, ains menaça de deftruyre Gerard & de luy faire pis qu'il n'eut oncques fait. Ces nouuelles fceues par Gerard il propofa qu'ilyroitcontre leroy iufques a l’entree de fa terre pource que a l’aultre foys le roy luy eut piteufement dommaigé fon pays, & dift l'hyftoire qu'il alla iufques en la vallée de Soiffons. Quant le roy fceut qu'il eftoit la venu il mena fon oft celle part. Si ne demoura gueres apres qu'ilz affemblerent la bataille qui fut moult dure & cruelle, car ilz fe combatirent defpuis le matin iufques a l'heure de vefpres qu'on ne fçauoit encores quien auroitle meilleur. Mais finablement les Françoys commencerent a recreantir & Bour- gongnons fe entretindrent en abbatant &en oc- ciant tous deuant eulx tellement qu'il conuint les Françoys reculer, & le roy mefmes fut a force retiré hors de la prefle la ou il eut efté prins & occis fans remede. Et lors ilz fe commencerent a fuyr qui mieulx fuyoit pour eulx fauluer. Apres laquelle defconfiture Gerard fift la proye & la depoille affembler & la fift defpartir entre fes gens qui en furent tous riches. Puis fift honnorable- 6
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ment les mors enterrer aufli bien les Françoys comme fes gens mefmes, & fi fift medeciner les naurez dont il fut moult prifé.
OXONMENOONTIENGIENT EXO)
Cy diff comment le roy manda a Gerard iour de bataille en la vallée de Bethune, puis parle des proefles € de la grant occifion qui fur faicle en
celle bataille. Er comment Dieu par miracle fift celle grande guerre & bataille finer. CHAPITRE XV. &f\YÈPRES ces deux batailles & defconfitures AS des Françoys, le roy Charles tant dou- “LYS lent que plus ne pouoit & qui ne de- firoit chofe au monde plus que deftruire Gerard _ de Rouffillon, fift de rechief fon mandement le plus grant qu'il eut oncques fait. Et tandis qu'il affembloit fon armée il manda par fes heraulx a Gerard & lui afigna iour de bataille de puiffance contre puiflance en la vallée de Bethune qui eft en Bourgongne, laquelle vallée fiet entre Veze- lay & Pierre Pertuis. Gerard comme afleuré qui de riens n’auoit paour, accepta le iour afligné & la place. Mais toutesfoys apres qu'il eut bien & notablement feftié les heraulx du roy il leur dift que moult luy pefoit de ce que le roy eftoit ainfi obfliné contre luy, & fe luy offrit prendre droit
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par fes barons. Mais puis que ainfi efloir & que aultrement ne pouoit eftre que il feroit au plaifir de Dieu a toute fa puiffance au iour & a la place deflus dicte. Cy dift l'hyfloire que le roy Charles eut lors en fon oft Françoys, Picars, Normans, Bretons, Champenois, Briois, Manceaulx, Ange- uins, Lorrains, Brabençons, Angloys, Haynuyers, Efcoçoys & Frifons. Er qui plus eft l'empereur de Grece y fut aufli qui auec luy auoit amené trois roys Sarrazins & quatre admiraulx, a tout une tres grofe puiffance de Turez, de Gregoys & deSarra- zins. Si qui fait a croyre que celle compaignie monta merueilleufement grant nombre de com- batans. Et pour ce quant Gerard en fut aduerty comme dit eft, il manda gens d'armes de routes pars & partout ou il en cuyda recouurer. Eta fon mandement vint tout premierement le duc Droon fon pere qui lors fe tenoit en Efpaigne & y fai- foit frontiere contre les Sarrazins. Ceftuy Droon qui moult efloit ancien & experten armes amena avec luy les roys d'Efpaigne qui eftoient bien fes amys& alliez, a tout une grande compaignie d'Ef- pagnolz bons combatans. Gerard eut aufli en fon off les Flamens autant qu'il en peut auoir, & mef- mement tous ceux de fes terres & feigneuries manda il depuis le Rin iufques en Efpaigne. Si y en vint tant qui l'eut bien en fon oft a celle foys cent mille cheualiers qui gueres ne doubtoyent
s$ la puiffance du roy de France. Quant doncques ilz furent tous affemblez pource qu'ilz eftoyent de plufieurs langues , ilz ordonnerent entre eulx ung cry pour eulx ralier & entrecongnoiftre. Et lors par l'aduis & confeil du viel Droon ilz conclurent que leur cry feroit Sainct Georges, lequel cry dura depuis longuement en Bourgongne. Quant le iour aprocha qui eftoit afligné, les deux oftz s'en- tre approcherent en la vallée de Bethune en fi grant nombre que les champs furent tous plains de gens d'armes, car il y en eut tant que fans nom- bre. Si toft qu'ilz vindrent pres les ungs des aultres, trompette & clarons commencerent a fonner, archiers a traire & arbaleftriers, hommes d'armes a approchier iufques au ferir l'ung fur l’aultre par celle forte qu'il fembloit que le monde deuft finer. La furent maintz cheualiers abatuz & occis, maint homme mort & aflollé : car 1lz s'entretuoyent de tous coftez fans nulle mercy. Et ne lift on point en fable ne en romant de nulle bataille plus mor- telle que cefte cy fut ne plus efpouentable. Car ilz fe combatirent fi demefureement qu'il fembloit proprement qu'ilz ne deuflent iamais arrefter iuf- ques ilz fe fuflent tous entretuez & qu'ilz ne crai- gniflent riens a la mort. En celle bataille fut Thierry d'Ardayne & fa compaignie Champe- nois & Briois qui fe combatirent ce iour a force
& a puifflance, Richard duc de Normandie , le
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roy d'Angleterre, Hermand le duc de Frife & plufieurs aultres grans feigneurs & barons qui fe combatirent merucilleufement, & auf firent les aultres. Or aduint en celle bataille que Hermand le duc de Frife qui grantefloir & fort a merueilles faifoit merueilles d'armes, dont Foucquet le nep- ueu de Gerard eur grant defpir. Er lors par grant re il luy courut fus & par force d'armes le ff reculler & perdre la place. Er rouresfoys il efloir prochain parent a Gerard : ne fçauons pour quoy il fut lors contre luy. Aduint aufli que Droon le vaillant viellart pere de Gerard, qui tant faifoit d'armes que nul ne l'en pouoit pafler, rencontra le roy Charles & luy donna fi grant coup d'efpée qu'il abatit le roy ius de fon cheual fi eftourdy qu'il geut grant piece a terre. Er puis il picqua oultre &rencontra Thierry d'Ardayne & luy donna ung fi grant coup qu'il luy abatit ung quartier de fa targe & puis le coup chier fur le col du cheual & le couppa tout oultre comme ce fuft ung ioing de mares ; mais Thierry qui eftoit vaillant a mer- ucilles ne geut gueres a terre, ains fe releua tantoft & ne demoura gueres apres que il fut par fes gens remonté. Er lors par grant ire il courut fus a monfeigneur Droon qu'il heoit de long temps, & par grant force luy bouta ung efpieu tout oultre le corps & l'abbatir en la place. Quant Eudon le noble duc de Prouuence vit fon amy
87 mort 1l en fut moult dolent, & lors en fa grant ire il enuahit les Françoys & moult en occif. Mais Thierry d'Ardayne qui tout ce regardoit s'adreça deuers luy & luy donna fi grant coup de fon efpée qu'il luy bouta tout dedans le corps & le naura a mort, fi qu'il le conuinr porter en fes tenptes pour repofer: Quant Gerard & fes trois nepueux qui merueilleufement fe combatoyent a ung aultre cofté fceurent que le duc Droon eftoit occis & le conte Eudon nauré a mort, ilz en fu- rent tant dolens que plus ne pouoyent. Et lors par grant yre ilz fe bouterent en leurs ennemys par fi grant force qu'il n'eft homme s’il les veit qu'il n’en deuft trembler, & lors par fine force 1lz firent leurs ennemys reculler & tresfort branller. En ce tropel de la partie de Gerard furent occis le roy de Sebille, le roy de Secille, & le bon roy d'Arragon & tant d'aultres cheualiers & efcuyers que fans nombre. De la partie des Françoys furent occis le roy d'Angleterre, le roy d'Efcoce, Sala- dins l'empereur de Conftantinoble, deux roys farrazins & trois admiraulx, cinq ducz & vj contes, entre lefquelz fut Hermand duc de Frife, de cheualiers, d'efcuyers & d’aultres gens tant que
* fans nombre. Car a la verité 1lz furent fi efmeuz
les ungs contre les aultres que fe Dieu n'y euft eftendue fa grace ilz fe fuflent tous entretuez & occis. Car l'hyftoire dift que la riuiere qui lors
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eftoit nommée Arlie fut remplie de fang humain des mors de celle bataille, qu'elle en fur route vermeille & qu'elle en yflit hors de fon chanel & pour celle caufe fon nom luy fur mué & fur nommée defpuis Chorée pour caufe des chorées des gens qui illec furent efpandues. Ainfi donc- ques que ces gens fe entretuoyent fans nul re- mede, Noftre Seigneur par ung merueilleux figne les fift defparur : car foudainement la terre trembla fi fort en celle place & getta ung fi horrible fon qu'il n'y eut fi hardy en celle place qui ne cheur a terre. Encore plus, car fouldre & rempefte def- cendit du ciel qui ardit & embrafa toutes les ba- nieres & les pennons des deux ofz , & mefme- ment les haftes & les manches des lances & des guifarmes & des aultres baflons de rout loft. Si que il fembloit proprement que le monde deuft a celle foys finer. Et pource fi voft comme ilz fe peurent releuer de terre chafcun s'en courut & s'en retrait en fes tentes, fi que ung tout feul des viuans ne demoura fur le champ. Mais il y en de- moura treftant de mors qu'en nulle hyftoire l'on ne lift que pour ung iour mouruflent tant de gens en une bataille.
Cy difl comment apres celle grant defconfiture le roy ofta de la rigueur de fon couraige la mauluaife voulenté qu'il auoir contre Gerard: € comment il s'en retourna en France. CHAPITRE XVI.
PRES celle douloureufe bataille le len- N demain au plus matin Gerard de Rouf-
>, fillon remift le demourant de fes gens en tresbonne ordonnance en intention d'aller combatre le roy Charles, dont le roy fut moult esbahy comme celluy qui peu auoit de gens & qui mal eftoyent appreftez. Et pource par le con- feil de Thierry d'Ardayne il enuoya ung tres notable cheualier deuers Gerard & luy fift dire que fon intention n'eftoit plus de le combatre celle foys ne de le affaillir, mais s'il le venoit courre fus il fe deffendroit a l'encontre de fes gens dont il fe difoit auoir affez. Quant ce che- ualier eut fait fon meflaige a Gerard qui n'en fut pas content, par grant ire luy refpondit en iu- rant Dieu & fainct Georges que la chofe n'en demourroit pas ainfi & qu'il vengeroit fur le roy la mort de fon bon pere & de fes bons amys,
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que faulfement & mauluaifement il luy avoir couru fus par troyz foys, en quoy il n'auoyr riens gaigné & que fe bel ou lait luy fembloir qu'il fe deffendift contre luy s'il vouloit, car il yroit affaillir incontinent. A ces parolles fe leua mon- feigneur Foucquet & remonftra a Gerard fon oncle comme le roy efloit fon droicrurier fei- gneur & que pource nullement il ne le deuoir aflaillir. Et que fe le roy fe vouloit des lors en auant defporter de leur plus faire guerre , qu'il deuoit eftre content & laifler rour en ce point: car fe le roy s'en vouloit ainfi aller, le deshonneur en feroit fien & l'honneur demourroit aux Bour- guignons : de cefle oppinion furent tous les aultres barons de l'oft de Gerard bien contens. Et luy dirent que voyrement meflire Foucquer le confeilloit tresbien & honnorablement, & que fe ainfi le faifoit il auroit toufiours Dieu & le bon droit de fa partie, mais fe aultrement le faifoit , il feroit de fa bonne caufe mauluaife. Et difoyent pour approbation de leur raifon que le roy Charles auoit efté troys foys defconfit, pource qu'il auoit tort & que a mauluaife caufe il leur couroit fus : et que tant comme il les afleuroit fur celle querelle que au plaifir de Dieu & la vierge Marie ilz les defconfiroyent toufours. Car nul pour caufe de fon auctorité ne doit faire tort a fon vaflal, ne le vaflal aufli par droicte ordonnance
‘) | de iuftice & de raifon ne doit courir fus a fon fe1- gneur, mais fe doit deflendre feullement pour fa vie garder ou fon honneur. Tandis qu'ilz par- loyent ainfi de cefte matiere ung meflaigier entra en la tenpte de Gerard qui luy dift que Eudon le conte de Prouuence le mandoit pour parler a luy auant qu'il trefpaflaft, & lors fans tarder Gerard & meflire Foucquet s'en allerent deuers le conte Eudon qui penoit a la mort, lequel au mieulx qui peut leur monfira ioyeulx femblant & demanda a Gerard comment il luy eftoit & que faifoit le roy de France : Gerard luy racompta comment le roy auoit enuoyé deuers luy & la maniere du man- dement. Adonc le bon Conte pour la grant ioye qu'il en eut leua les mains en hault en louant Noftre Seigneur qui ainfi humilie les orguilleux, & puis il dift a Gerard que fe le roy fe defpartoit ainfi la honte en feroit fienne & l'honneur feroit a Gerard : & pour ce diff il s'il defpart premier ne vous chaille de l'affaillir, car par l'affaillir vous pourriez encourre l'ire de Dieu. Mais s'il vous courre fus deffendez vous hardyement, car ia tant qu'il viue fe vous le faictes ainfi comme vous auez commencé il ne vous defconfira iamais, ains fera toufiours defconfit honteufement. Ne demoura gueres apres ces parolles que le bon Conte rendit fon ame a Dieu piteufement, & lors Gerard retourna en fa tenpte & dift au meflaigier
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du roy qu'il ne fe esbahifloit point de luy ne de fa puiflance & qu'il ne s'en doubroit en riens. Mais faiches dift il de certain que s'il me vient iamais aflaillir qu'il me trouvera fi preft que trop tard il en viendra au repentir : car ia tant que ie vive il n'aura ung pied de ma terre, mais vueil bien qu'il faiche que ray force & puiflance allez a l'ayde de Dieu & de mes amys de moy deffendre contre luy. Mais de tout harnoys pour cefle foys n'emportera il rien, ains me laiflera tout: c'eft affauoir tenptes, trefz & pauillons, charioz & charretes & routes armeures, ou aultrement en nom Dieu il aura bataille fans tarder, car il nous a adommaiger en trop de manieres. Quant ce meflaigier eut bien Gerard entendu il fe re- tourna deuers le roy & luy dift rout ce que Ge- rard luy mandoit dont le roy & rous fes barons furent moult triftes & dolens, mais aultre remede n'y pouoyent lors mettre. Si conuint qu'ilz fe defparuflent ainfi comme Gerard leur auoit or- donné. Mais premierement en eurent ilz encores plufieurs queftions & parolles d'une partie & d'aultre, toutesfoys finablement le roy s'en re- tourna en France honteux & confuz, & n'eur entre eulx aultre paix faicte pour cefle foys ne oncques au defpartement ne prindrent congé l'ung a l'aultre, car l'ung ne l'aultre ne daigna.
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Cy dift comment les Creftiens qui moururent en celle grant bataille furent enterrez en nobles farcuz que Dieu par miracle enuoya en celle place. Er comment Gerard fe print a fonder efglifes € mo- nafleres grandement € notablement. CHAPITRE XVI.
A E celle defpartie des Françoys fut Ge- Ro) rard moult ioyeulx. Et lors il donna Æ( beaulx dons a ceulx qui bien a fon befoing l'eurent ferui, & les remercya de leur bon feruice en leur priant s'il en auoit plus affaire qu'ilz voulfiffenttoufours eftre preffz : & il n'y en eut nul qui ne luy offrit fon feruice & fon pouoir mais iufques a la mort. Ainfi s’en retourna chaf- cun en fa place : auquel retour les roys d'Efpaigne firent emporter le noble corps du duc Droon & l'enterrerent defpuis honnorablement en fa cité de Bayonne la ou en fon viuant il eut esleu fa fei- gneurie & fa fepulture. Affez toft apres Gerard manda Berte fa femme venir deuers luy. Et ainfi quelle y vint elle pafla par le champ ou celle horrible bataille auoit eflté: & lors quant elle vit tant d'hommes morselle en fift moult piteux regres
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difant que par fa coulpe ces maulx efloyent ad- uenus, c'eft affauoir a caufe de la conté de Sens pour laquelle conté celle guerre commença : c'eftoit certes une grant pitié de veoir fon main- üent, car elle y cheut pafmée plufieurs fois & fi n'eftoit homme qui la peuft tirer hors de celle place pour le grant dueil qu'elle y demenoit : car quant elle y recongnoifloit aulcuns de fes amis elle les baifoit & fe pafmoit fur eulx dont elle faifoit plourer tous ceulx qui eftoyent auec elle. En la fin il conuint que Gerard y enuoyaft mef- fire Foucquet & fes deux freres, lefquelz venus deuers elle la reconforterent moult doulcement: & aflez toit apres luy mefmes y alla & la recon- forta par bonne maniere, & luy dift que par plourer ou gemir ilz ne pouoyent riens prouffter & que le meilleur eftoitde prierpourles trefpallez, de faire ieunes oraifons & aulmosnes pour eulx, & de fonder eglifes ou monafteres, lef quelz l'en prieroit pour eulx a perpetuité. Par ces parolles la bonne dame aulcunement fe rapaifa & propo- ferent de entendre a enfepuelir les mors, mais en grant foing eftoyent comment il: pourroyent ürer les Creftiens a part pour lesenterrerenfemble & fequefter les Sarrazins a une part. Si aduinr lors que Noftre Seigneur a la priere de ma dame Berte & de monfeigneur Gerard fift apparoir plufieurs farcus : c'eft affauoir autant comme il y eut de
9$ Creftiens trefpaflez en la bataille. Et fut aflez pres d’ung lieu ou eftoit une chappelle fondée en l'honneur de fainct George qu'on nomme fainct George le Quarré, efquelz farcus furent en- terrez tous les Crefliens fans oeuure humaine mi- raculeufement en la nuyt enfuyuant, tellement que chafcun Creftien auoit fon farcus conuenable a la longeur de fon corps & de telle pierre que tout le pais enuiron n’en auoit point de pareille, qui fut endure diuine & de grant miracle, & ap- pert audit lieu iufques auiourdhuy iceulx fepul- cres : & les Sarrazins furent enterrez a parten ung aultre lieu : & mirent fept iours tous plains a ce faire. Apres ces chofes ainfi acheuées Gerard de Rouffillon & ma dame Berte fe mirent du tout a feruir Dieu & commencerent a fonder chappelles & eglifes, & firent venir le pape lehan qui les dedya defpuis & les preuillegia tres honnorable- ment & donna a Gerard deux nobles corps faincts : c’eft affauoir fainct Euzebe & fainct Pon- tien martirs: fi fut mis le corps fainct Euzebe en l'eglife a Poultiers & fainct Pontien fut mis en celle de Vezelay, en laquelle eglife de Vezelay fut defpuis pofé le corps de la glorieufe Marie Mag- daleine a la pourfuyueté de Gerard de Rouffillon,
ainfi comme vous orrez cy apres.
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Cy diff comment Gerard de Rouffillon enuoya querir en Prouuence le corps de la glorieufe Magda- leine, € le fiff mertre € pofer en l'abbaye de
Uezelay qu'il eur nouuellemenr fondée. CHAPITRE XVIII.
EU temps du puiflant roy Charlemaigne que les Sarrazins furent par fa puiflance > boutez hors du pais d'Acquitaine & d'Efpaigne, iceulx Sarrazins a leur defpartement defditz pais bouterent les feulx par tous Les lieux ou ilz paflerent & deftruifirent tout deuant eulx, villes, chafteaulx & fortereffes fans y laïfler pierre fur pierre, entre lefquelles citez il deftruifirent to- talement la cité d’Aix en Prouuence ou eftoit en- terré le corps de la Magdaleine, lequel ioyau & noble trefor Gerard de Rouffillon defiroit a auoir par deflus tous les reliquaires du monde : fe que pour ce fait il parla un iour a l'abbé de Vezelay de cefte matiere, lequel abbé fe nommoit Udo, & conclurent enfemble qu'ilz envoyeroient en Prou- uence aulcuns prudens hommes fages pour trou- uer en ce fainct corps & pour le rapporter deuers 7
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eulx : fi enuoyerent ung noble moyne religieulx de Vezelay nommé Badillon & auec luy aulcuns preudhommes & leur prierent bien d'eulx em- ployer en cefle quefe : ceulx qui defiranseftoyent d'acomplir cefle befoigne fe mirent a chemin & cheminerent tant qu'ilz vindrent en Prouuence au lieu mefmes ou la cité d'Aix fouloir eftre aflife, mais le lieu eftoit lors tant defollé & tant def- truit que on n'y veoit que ruyne & fe n'y demou- roit homme ne femme: fi fe prindrent a querir en plufieurs lieux & tant qu'ilz trouuerent ung beau farcus pour apparence, mais il efloit tout couuert de charbons & de pierres. Er lors 1lz le commen- cerent a defcouurir & trouuerent tantoff les lettres efcriptes deflus le tombeau , lefquelles conte- noient & donnoient a entendre que la deffoubz gifoit le corps de la glorieufe Magdaleine & mef- mement fa vie & conuerfation y efloient pour- traictes & efcriptes. Si en eurent grant ioye & lors lz fe mirent tous en oraifons en priant a Dieu de- uotement qu'il les voulfift conduyre & tellement adrecer qu'ilz peuflent acheuer ce pourquoy Ilz eftoyentla venus. La nuytenfuyuant, ainfi comme ilz fe repofoyent la benoifte Magdaleine s'apparut au moifne Badillon qui encores n'ofoit toucher au fanct corps & luy dift qu'il ft hardiment ce qu'il vouloit faire, & qu'elle luy aïderoit telle-
ment qu'il n'auroit ia nul encombrieren chemin:
99 de laquelle vifion Badillon fuft moult ioyeulx, fi
le releva tantoft a fes compaignons qui pareille- ment en eurent grant ioye, & lors par grant de- uotion & reuerence ilz commencerent a defcou- urir le tombeau duquel ifloit une tant bonne odeur & tant fouefue qu'il leur fembla propre- ment qu'ilz fuflent en paradis. Et trouuerent illec le corps de la Magdaleine gifant tout entier, fi le ürerent dehors en pleurs & en larmes, puis le mirent fur ung fommier & fe mirent preftement au retour. Et lors comme en allant leur chemin ilz eurent paour qu'ilz ne fuflent trouuez en por- tant ce fainct corps, car il eftoit de grant veue, quant ilz vindrent a une cité nommée Nyues la ou ilz vindrent fur le tart, 11z allerent a l'eglife ou ilz ieurent toute la nuyt par le gré de ceulx qui la gardoient. Et lors en grant paour & reve- rence & pour plus feurement porter ce fainct corps & a mains d'apparence, ilz briferent& def- curerent les iambes & les cuifles enfemble hors du corps fainct & puis ilz le trouflerent en mains d'apparence que 1lz peurent & en ce point le porterent tant qu'ilz vindrent aflez pres de l'eglife de Vezelay. Et la ilz fe aflirent pour repofer & defcharger leur fommier pour mieulx remettre a point, mais il leur aduint quant ilz cuiderent le corps fainct releuer de terre pour recharger qu'ilz le trouuerent fi pefant qu'il ne fut en eulx tous de
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le pouoir releuer ne fouldre de terre dont ilz furent bien esbahys. Et lors ilz enuoyerent tantoff l'ung d'eulx fignifier leur venue & leur aduenture a l'abbé & a monfeigneur Gerard qui leans eftoit noblement acompaigné : lefquelz incontinent fe confefferent & fe mirent en bonne deuorion, & a tres noble prouceflion deuotement a nudz piedz chantans louenges a Dieu s'en vindrent ou ce fainct corps repoloit & le adourerent rous deuo- tement. Et puis par le confeil de l'abbé, monfei- gneur Gerard approcha du fainer corps & le leua de terre en grant paour & reuerence, & æoufla fur fes efpaules affez legierement dont chafcun plora de ioye. Ainfi doncques en chantant louenges a Dieu ilz s'en reuindrent a l'eglife de Vezelay & la le poferent moult honnorablement : auquel lieu Noftre Seigneur pour fa bonne ame a fair maint bel & notable miracle & fair encores iufques au- iourdhuy.Toutesfoysles Prouuençaulx dientqu'ilz ont encores le corps de la Magdaleine & qu'elle ne leur fut oncques tollue. Mais faulue leur grace le corps eft a Vezelay comme dir eft, car au temps de monfeigneur fainct Loys roy de France le precieulx corps de la Magdaleine für par ung cardinal de Rome efleué & mis en fiertre, pre- fent ledict roy faince Loys & plus de xx mille hommes fans les femmes & les enfans qui y furent. Si ne doit nul croyre qu'elle foit en quelque aultre
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101 lieu finon a Vezelay. Mefmement dient ceulx du pays que nul ne vient en ladicte eglife requerre la benoifte faincte Marie Magdaleine par bonne deuotion pour quelconque tribulation que ce foit, que toft & haftiuement il ne foit fecouru & aydé en fes neceflitez.
Cy diff comment par mauluais confeil le roy recom- mença la guerre contre Gerard. Er comment par trahy{on le chaftel de Rouffillon fut deliuré au roy : puis diff comment Gerard efchappa. Er il vaincquir le roy en bataille. CHAPITRE XVIII.
ONSEIGNEUR Gerard de Rouflillon
& ma dame Berte fa femme fe tenoient
lors ainfi comme dit eft tres ententiue- ment au feruice de Dieu en fondant eglifes & mo- nafteres & en faifant aulmofnes & aultres biens dont le dyable eut fi grant enuie qu'il ne ceffa onc- ques iufques il eut efmeu a recommencer la guerre contre luy : car a la fubiection du dyable les felons confeilliers du roy luy difoyent fouuent comment Gerard de Rouffillon fe monftroit bien orgueilleux contre luy, quant apres tant de dommaiges & de hontes qu'il y eut faictes il ne s'en daignoit ex- cufer ne ne faifoit feruice a la couronne de France comme il y eftoit tenu a caufe des terres & fei- gneuries qu'il en tenoit. Par telles parolles & aultres bien venimeules le roy fe commença moult fort a arguer & a troubler tellement que
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prefentement il manda gens d'armes de routes pars en grant nombre. Er puis quant il les eut affemblez il les mift aux champs & n'arrefla iuf ques il fut venu deuant le chaflel de Rouflillon deuant lequel il mift le fiege tout incontinent & le fift affaillir. Mais Gerard qui dedans efloir le deffendit tresbien : car il efloit garny de bons gens d'armes dont il auoit a grant plante la de- dans. Mais le roy a qui ne challoir comment qu'il allaft mais qu'il peuft Gerard furprendre & def- truire fift tant par voyes fecrettes & par moyens que le premier chambellan de Gerard luy vendir le chaftel. Si que la nuyt venue qu'il le deuoir liurer, il alla prendre les clefz deffoubz le cheuer de Gerard qui fe dormoit auec ma dame Berte en fon donion , & ouurit la porte du chafteau au roy & aux Françoys. Lefquelz rantoft entrerent dedans & commencerent a crier ville gaignée & a tuer hommes, femmes & enfans fans nulz ef- pargner autant qu'ilz en peurent trouuer. Quant Gerard ouy le cry & il fceur que c'efloit il s'arma haftiuement & monta fur ung bon cheual & fon cfpée nue en fa main s'en yflit de fon donion, & fe ferit par telle maniere entre fes ennemys que malgré eulx tous il pafla parmy eulx & s'en y{irdu chaflel, qui fur une chofe bien merueilleufe & oncques mais non ouye. Er mefmement dift l'hyfloire que aulcuns cheualiers françoys des
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10$ mieulx montez le fuyuirent, mais 1l les tua tous. Si que maulgré eulx tous il s'en alla tant qu'il vint en la ville de Digon, la ou il fut receu honnora- blement. Si toft que Gerard fe fut party de fon donion comme dit eft, ma dame Berte en la com- paignie de deux cheualiers parens a fon mary s'en yflit par une poterne & s'en alla toute la nuyt tant quelle vint a Digon la ou elle fut receue honnorablement. Gerard qui gueres ne fut esbahy de chofe qui luy fut aduenue, s’en alla haftiuement en une fienne forterefle nommée Oluant, & enuoya querir gens par tout ou il cuyda recouurer & auoir. Si en affembla en peu d'heure tant qu'il en eut bien vingt mille com- batans bien eftoffez lefquelz il mift en bonne or- donnance : et puis en leur compaignie il fe mift a chemin vers fa forterefle de Rouflillon pour la recouurer s'il pouoit. Et lors qu'il vint iufques aupres en ung lieu propice a ce qui vouloit faire, il en mift xvij mille en ung boys en une em- bufche auec lefquelz il demoura & fes trois nep- ueux auec luy : c’eft affauoir Foucquet, Boos & Seguin. Et eftoit lors marefchal de fon oft ung cheualier nommé Fouchier feigneur de Chaalon, vaillant homme d'arme & expert. Et puis a ung matin il enuoya trois mille en la conduycte de dix bons cheualiers courre deuant Rouflillon & prendre les proyes & les acueillerent : fi n’y eut
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gueres eflé en accueillant la proye quantles Fran- çoys cryerent a l'arme. Er s'en yflirent du chaftel par grans cropeaulx , & le roy mefmes a vous fes gens s'en courut fur ces trois mille combatans & les aflaillirent moult rudement. Ceulx qui ne veoyent finon a decepuoir Françoys fe retrairent peut a peut en eulx deffendant , & rant qu'ilz amenerent les Françoys droit la ou leur embufche eftoic : et ceulx de l'embufche faillirent lors rour a coup fur les Françoys & en occirent tant que les champs furent vout plains de fang des mors & des naurez qui la furent abbatus de l'une partie & de l'aultre, mais il y en mourut top plus des Françoys que de Bourguignons : en ce tropel fut occis Fouchier le marefchal de Gerard par ung cheualier nommé Perrer de Mon- trabon qui luy bouta fa lance cour oultre. Mais Gerard mefmes l'en venga aflez toft, car quant il veit fon marefchal occis il affaillit ledit Perret a l'efpée nue, & en fa grant ire luy donna fur la tefte fi grant horion qu'il luy fendic iufques es dentz. Entre ces chofes Foucquet de Prouuence rencontra Thierry d'Ardayne, l'homme du monde qui hayoit le plus pource que Thierry luy auoit occis Eudon fon pere & le duc Droon fon rayon. Si luy courut fus par grant ire & il eftoit vaillant hômme, & le recueillit vaillamment & hardyment & fe combaurentgrant piece l'ung contre l'aultre
107 & s'entredonnerent maint coup d'efpée. Mais en fin Foucquet laïfla fon efpée aller & print Thierry par le col pour le ruer ius, & Thierry re- print Foucquet aux bras. Si aduint tandis qu'ilz hurtoyent ainfi l'ung contre l’aultre que Boos fur- uint celle part, & lors qu'il recongneut Thierry il luy donna ung fi grant coup d'efpée que il luy fit voller le deftre bras emmy la place, duquel coup il fuft tresbuché a terre fe fes gens ne l’euflent retenu qui le rapporterent en fa tenpte la ou il mourut tantoft apres. En fin il eut en celle bataille fi grant eflufion de fang que la vallée a cefte caufe fut nommée defpuis la Vallée fanglante. Et coutesfoys quant le roy Charles veit que la defconfiture tournoit fur fes gens il tourna le dos & fe mift au retour luy & fes gens auecques luy voire ceulx qui peurent efchapper. Quant ceulx qui furent demourez au chaftel de Rouffillon de par le roy veirent le roy retraire ilz ouurirent la forterefle & s'en fouyrent qui mieulx fuioyt auec les aultres. Mais auant qu'ilz habandonnaflent la forterefle 1lz bouterent le feu par tout tellement que en peu d'heure il fut ars fi nettement que il n'y demoura quelque edifhce, ains fut totalle- ment deftruycte & oncques puis ne fut refaicte. Or aduint ainfi que les Bourguignons chafloyent que meflire Foucquet rataignit le premier cham- bellan de Gerard lequel auoit la forterefle tra-
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hye, comme dir eft & qu'il efloir cour notoire, fi le print a force & le ramena deuers fon oncle qui le fift pendre tour incontinent comme faulx mauluais traiftre qu'il efloir. Er Dieu fcer quel douleur demena monfeigneur Gerard quant il veit fon beau chafleau ainf ars & deftruyr &les ” regres qu'il en fift ce feroit pitié de recorder, mefmement le roy en fur moult dolent, car il entendoit par le moyen de celle place renir route la Bourgongne en guerre & en feruitude, car en France n'eftoit chaflel pareil en force ne en beauté. Quant le roy fut reuenu en France & il fceur que Thierry d'Ardayne eur efle occis en celle bataille il en plora de dueil longuement & le regretta plus que homme du monde, car il eftoit fon meilleur confeiller, homme preux & vaillant aulx armes. Encores pour fon dueil acroiftre luy fut rapporté pour verité qu'il eut perdu en celle bataille plus de xx mille hommes d'armes. Et des gens de Gerard n'en y eut de mors que xj mille qui fut neanlmoins une chofe piteufe & de grant oultraige, & tout par l'obfii- nauon du roy Charles & par fa cyrannie. Mais encores nonobflant fes pertes & fes dommaiges & qu'il eut efté par Gerard par tant de fois def- confit, file menaça il plus fort qu'il n'euft oncques fait, & iura par la foy qu'il deuoit a Dieu & a monfeigneur fainct Denis de France que combien
1009 qu'il attendift & qu'il conftaft que une fois 1l occiroit Gerard de Rouflillon & fes Bourgui- gnons & qu'il leur rabaifferoit leur orgueil telle- ment que iamais apres 1l ne feroit homme qui fe ofaft nommer Bourguignon. Mais de ce que fol penfe a la foys moult reuient, & tel cuyde venger fon dueil qui l'accroift. Ainfi en aduint il au roy defpuis comme vous orrez tantoft. Toutesfoys il fait a croire que fe le roy Charles eut eu bon & leal confeil que iamais il n'euft ainfi la guerre recom- mencée contre Gerard. Et pource eft ung moult grant peril a ung grant prince d’auoir mauluais
confeil, & c'eft grant follie d'en ufer.
LRNO ST
NON OGN RONA E
Cy diff comment le roy Charles fuft de rechief par Gerard defconfit en bataille. Er comment Gerard fe tira iufques en la cité de Sens affin que le roy le trouuaft plus preft & qu'il preferuaft fon pays
de dommaige. CHAPITRE XX
)UANT Gerard de Rouffillon eut aflez plaint & regretté la perte de fon beau à chafteau de Rouffillon, il aduifa qu'il luy falloit aulcune place forte pour foy retraire au befoing, fi fift faire incontinent une grofle & forte tour a Chaflillon. Entre ces chofes , le roy qui ne pouoit ces hontes oublier raffembla tant de gens d'armes que ilen peutrecouurer & en eut bien celle foys iufques a xx mille combatans & les mena tout droit en Hongrie. Gerard qui en fut tantoft aduerty manda gens d'armes de routes pars ou il en cuyda recouurer & en aflembla largement : mais par le confeil de fes barons il enuoya deuers le roy ung fien cheualier feal , lequel au nom de Gerard offrit au roy que Gerard comme il eut fait aultresfoys fe voulfift foubmettre en confeil luy ouy affin de efchever efflufion de fang humain. À
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quoy le roy ne vouloit entendre, ains en fur plus felon que deuant, & commença a menacer Ge- rard plus qui n'eut oncques fair. Er lors quant le meflaigier veit qu'il ne pouuoit du roy auoiraultre chofe il le deffia de par Gerard fon feigneur & luy diff: fi vient a batailler, & ilen conuient l'ung des deux fuyr, ie croy fire que vous ferez le pre- mier, car vous l'auez bien apprins & de long temps. À celle parolle il fe defpartit deuant le roy & s'en retourna a fon feigneur, &luy diff la chofe ainfi comme elle alloit. Adonc Gerard de Rouf- fillon fans plus feiourner a tous fes gens bien rengez & ferrez vint a l'encontre du roy , & le trouua aflez toft apres en bonne ordonnance de bataille: fi s'entre aprocherent tellement qu'il n'y eut mais que du ferir: la commença une tres dure bataille : car ilz fe prindrent a ruer l'ung l'aultre inhumainement fans nulle mercy ne fans prendre prifonniers, & pource feroit en nom Dieu hor- reur de recorder le meurdre & l'occifion qui y fur. En celle bataille Gerard rencontra meflire Guy de Montmorency qui luy eut braflé le commen- cement de celle guerre, fi le ferit par telle vereu d'ung gros efpieu en la poictrine qu'il luy bouta tout dedans le corps & le rua mort par terre, & puis 1l fe fericentre Françoys par telle forte qu'il abbatoit tout deuant luy , & n'y eut fi hardy qui ne luy fift voye. Tant alla qu'il rencontra le roy
113 mefmes acompaigné de quatre fors cheualiers, lefquelz rompirent leurs lances fur Gerard mais remuer nele peurent.La commença ung dur eftour entre le roy & Gerard, & donnerent maintz coups l'ung a l'aultre : mais il aduint que ung coup que le roy ferit Gerard d'eftoc entretant que fon che- ual auoit les piedz leuez par quoy le cheual cheut & Gerard aufli : lequel fut tout honteux de ce qu'il fut ainfi abatu , car oncques plus ne luy fut aduenu que celle fois: mais il fe releua tantoft & commença a ferir a dextre & a feneftre tellement que nul ne l'ofoit approcher, & entre les aultres d'une mace qu'il portoit a cofté donna il au roy fi grant coup fur fon heaulme qu'il en fut toutefton- né tellement qu'il ne fçauoit ou il eftoit : mais leurs gens vindrent lors a la refcoufle de leur feigneur qui les defmelerent & fut Gerard remonté fur fon rouflin : fi recommença la bataille moult cruelle : entre ces batailles eftoyent les fils de Thierry d'Ardayne qui ne queroyent fors qu'ilz peuflent trouuer le bon cheualier qui leur pere auoïit occis : fi aduint qu'ilz le trouuerent ou il fe combatoit merueilleufement, & lors tout a coup ilz lui cou- rurent fus & l'encloirent en eulx tellement qu'ilz le occirent a celle foys : mais ce ne fut pas fans grant dommaige, car il tua moult de leurs gens. * Quant meflire Foucquet & Seguin fon frere le {ceurent ilz coururent celle part comme loups fe-
ts)
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milleux & fe ferirent entre leurs ennemys par telle force qu'ilz vindrent iufques a ce heu & a celluy qui leur frere eut occis, & le tuerent tour incon- ünent : en ce troupeau fur aufli le feigneur de Beaugency, ung des meilleurs cheualiers de France &l'occifl Le feigneur de Grancy marefchalde Bour- gongne : finablement Françoys commencerent a reculler & a perdre place , & de rant plus les Bour- guignons s'efforçoyent de les mettre a defconfi- ture, & les menerent tellement qu'ilz les conuint fuyr. Et le roy mefmes s'en courur le plus roft qu'il peut en tresgrant paour de fa vie, & ne cefla iufques il vint a une fienne forterefle nommée Montargis, la ou il attendit le demourant de fes gens. Apres celle defconfiture Gerard fifi recueillir la defpouille & la defpartit a fes gens bien & iuf- tement & fift les morts enfepuelir bien & nota- blement : & puis en la prefence de fes gens il fe complaignit moult des maulx qui par celle guerre aduenoyent & les imputoit a fes pechez, mais grant dueil auoit de ce que le roy ne l'eur oncques voulu recepuoir a droit ne a iuflice: et d'aultre part il auoit grant ioye de ce que Dieu luy auoir toufiours donné honneur & victoire. Et finable- ment il leur dift qu'il ne vouloit plus que le roy le venift querir fi auant en fon pays: car pour ce en efloit fon pays deflruir & exillé, &que fon vou- loir efloit qu'ilz allaffent feiourner en fa cité de
11$ Sens & au pays environ & que la 1lz attendiffent le roy fe reuenir vouloit. Ses barons luy dirent qu'il auoit bonne oppinion & luy prierent qu'il aflemblaft le plus de gens qu'il pourroit de tous coftez, affin que par puiffance 1lz peuflent mettre fin a celle guerre & eulx venger des François qui tant de leurs parens & amys leur eurent occis : et ilz lui promirent qu'ilz luy ayderoyent iufques a la mort. Et lors fans plus tarder Gerard manda gens d'armes par toutes les places ou il en cuyda recouurer & les fift tirer a Sens en Bourgongne : mais quant il eut tout affemblé il ne trouua que dix huyt mille combatans, & il en fouloit affem- bler cent mille pour une foys. Si en fut moult defplaifant : mais meflire Foucquet & Seguin le reconforterent tres bien & luy dirent fe fon pouoir eftoit amendry, encores efloit plus celuy du roy, & que fuppofé que le roy eut plus de gens fi le defconfiroyent ilz au plaifir de Dieu, attendu le bon droitqu'ilzauoyent de deffendre leur honneur & leurs vies : difoyent auffi que la victoire ne gift point en la multitude de gens. Tandis qu'ilz fe aflemblerent a Sens, le roy fift fon aflemblée a Montargis pour encores guerroyer Gerard de
Rouflillon.
Cy diff comment le roy Charles reuint a bataille contre Gerard de Rouffillon : en laquelle bataille Gerard fur prins € puis refcoux. Puis diff com- ment le roy fut defconfir. Er comment Gerard le pourfuyuir iufques a Paris. CHAPITRE XXI
E roy Charles eftant à Montargis tant
dolent que plus ne pouuoit, afflembla
de rechief le plus de gens d'armes qu'il peut, & iura par la foi qu'il deuoit a monfeigneur fainct Denis que sil n'auoit victoire de Gerard celle foys que il s'en yroit oultre mer & que ains demourroit il sarrazin qu'il n'en venift au deflus & que une foys il le feroit pendre par la gorge. Et lors qu'il eut fes gens aflemblez il en trouua xx mille bons combatans & les mena vers la cité de Sens en laquelle Gerard feiournoit, a tout dix huyt mille combatans de tres vaillans gens. Si coft que Gerard de Rouflillon fceut que le roy eut paflé la riuiere de lonne il yflit aux champs a banieres defployées & vint iufques a trois lieues pres de l'oft des Françoys. Et lors par bon aduis & confeil il enuoya v notables cheualiers deuers le roy luy offrir qu'il luy voulfif faire droit en fa court ainfi
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que toufiours 1l luy eut requis & offert. Mais le roy plus obfliné que oncques mais leur refpondir plus rudement qu'il n'eut oncques fait, en menaçant Gerard de mort villaine comme il eut roufours fait. Cefle refponce ouye par Gerard il s'en vint a tout fon oft en ung lieu nommé Sixte ouil trouua fes ennemys en bataille: & lors fans plus tarder ilz coururent fus les ungs aux aultres par fi grant félonnie qu'il fembloit proprement que le monde deuft finer , & que iamais ilz ne filent que com- battre iufques ilz fe fuflent tous entre occis. La furent maintz cheualiers occis & affollez dont ce fut grant dommaige & pitié, & aduint que Ge- rard en la compaignie d'ung feul efcuyer nommé Brim de Paflavant fe bouta fiauant entre fes enne- mys en abbatant & occiant tout deuant luy qu'il s'eloingna tant de fes gens qu'il ne peutretourner fi coft qu'il voulfift, & lors le conte d'Eu , le conte d'Alençon & le conte d'Eureuxluy coururent fus & occirent fon efcuyer en fa préfence, & a luy mef- mes occirent ilz fon cheual defloubz luy, & no- nobflant qu'il fe deffendoit tant vaillamment que homme n'en pouoit plus faire , rouresfoys ilz le prindrent a force & luy donnerent tant de coups que a merueilles. Et aduint que en foy deffendant le conte d'Alençon luy dift que fa deffence ne luy valloit & qu'il feroit tantoft prefenté au roy qui le feroit tantoft pendre par fa gorge. Adonc Gerard
119 par grant ire luy donna fi grant coup au vifaige qui luy rompit dix dentz en fa bouche. Toutes- foys il fut prins & retenu , &le commencerent a mener hors de la bataille. Entre ces chofes les barons de Bourgongne qui faifoyent droictes mer- ueilles d'armes vindrent iufques a la perfonne du roy, & aduint que Seguin luy donna ung fi grant coup que a peu qu'ilne l'abbatit ius de fon cheual : & meflire Foucquet le print par le col & le vouloir emmener prifonnier , mais Seguin contendoit toufiours a le tuer. Adonc le duc d'Acquitaine veant le roy en tel dangier donna fi grant coup d'une mace de plomd a Seguin qu'il le rua mort par terre dont ce fut pitié & dommaige. Mais la vengeance en fut tantoft prinfe : car le conte de Chaalon occift incontinent le duc d'Acquitaine, & fe n'euflent efté plufieurs aultres barons de France qui la furuindrent, meflire Foucquet eut le roy emmené prifonnier : mais le roy fut par eulx refcoux. À laquelle refcoufle furent moult de che- ualiers occis : entre lefquelz Landoy conte de Ne- uers y occift le duc de Normandie & le conte de Sainct Pol : mais defpuis fut il occis & plufieurs aultres du feigneur de Denuille, dont ce fut grant dommaige pour les Bourguignons | car l'hyftoire dift qu'il eut de fa main occis ce iour xvij che- ualiers. Adonc meflire Foucquet pour venger le conte de Neuers ferit le feigneur de Denuille par
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fi grant force qu'il le fendir iufques es dentz : mais il fe bouta fi auant que a peu qu'il ne fur prins : & prins eut efté fans faillir s'il n'euft eu bon fe- cours. Oraduint entre ces chofes que monfeigneur Gerard furpar force emmené iufques dehors la ba- aille : & lors droit a ce point furuint en celle place une tresgrofle brigade des barons de Bourgon- gne, lefquelz fi voft qu'ilz choifirent leur feigneur emmener, coururentfus a ceulx quil'emmenoyent tout batant & les aflaillirent fi rudement qu'en peu d'heure ilz les eurent trous mis a mort. Er ainfi fut refcoux Gerard lequel a l'aide de fes gens pour la grant ioye qu'il eut de fa refcoulle fe ferir fur les Françoys par telle vertu qu'ilz les mirent tous a defconfiture : & conuint que le roy fe faul- uaft par fuyr tant dolent & tant defplaifant qu'il n'en pouoit pluss'il ne fe defefperoit: & lors il eut bien voulu trouer maniere de faire paix a Ge- rard de Rouffillon fe n'euft efté fon mauluais con- feil qui toufiours l'enhortoit mener la guerre con- tre Gerard. Toutesfoys il ne cefla de courre iuf ques il vint en la cité de Paris, & Gerard de- moura victorieux furle champ, fi defpartit les def pouilles a fes gens & fift les mors enterrer honno- rablement & leur fift faire ung notable fervice , & remercia Dieu tres deuotement de l'honneur qu'il luy eut donné.
Cy diff comment Gerard affiega le roy Charles de- dans fa cité de Paris. Er comment finablement Dieu les appaifa tellement celle fois qu'ile n'eurent
oncques puis guerre l'ung contre l'aulrre. CHAPITRE XXII
> barons conclud auec eulx qu'ilz pour- fuyueroyent le roy iufques en fa cité de Paris & qu'ilz feroyent tant ou par amour ou par force qu'ilz auroyent paix a luy : fi affembla le plus de fes gens d'armes qu'il peut & les mena iufques à Paris , & mift le fiege deuant la cité & menaça de mort le roy & tous ceulx qui au traicté de paix ne vouldroyent entendre : il fift la cité affaillir par plufieurs foys, & y eut maintes belles prouefles acheuees deuant le fiege & maint homme mort d'une partie & d’aultre : & routesfoys l'oft de Gé- rard croifloit tous les iours & mefmement plu- fieurs Françoys habandonnerentle roy &fe mirent en l’oft de Gerard, ne pour mandement que le roy fit nul ne fe auançoit de venir a fon fecours, pour-
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ce que chafcun congnoifloit qu'il auoit mauluaife querelle, & que Gerard fe fur roufours voulu met- tre en droit & en iuflice & le roy ne luy eur voulu recevoir. Or aduint une nuyt ainfi comme le roy Charles fe gifoit en fon lict deuant le fiege deffus- dit & qu'il penfoit comment il pourroit Gerard deftruyre & ruer iufqu'il s'endormir : & lors fi roft qu'il fut endormy Nofître Seigneur par fa bonté luy enuoya ung fien ange qui luy diff en telle manière : Roy ne machine plus riens de feneftre enuers Gerard, car il eft deffendu par la protection du Tres haultain, & garde que tu ne luy faces plus de guerre, mais eftudie de voy appaïfer auec luy, car les oeuures qu'il fair font tres plaïfant a Dieu , & fe aultrement tu le fais tu efproueras en plorant la main du fouuerain vengeur. A ces pa- rolles le roy s'efueilla & fe trouua remply d'une grant doulceur par laquelle il congneut que Dieu l'eut par fon fainct ange vilité : fi commença a penfer a fes fairz & fes pechez & a congnoiftre comment par mauluais confeil il eut Gerard greué & comment Gerard l'eut toufours vaincu & a bon droit: car toufours Gerard l'eut requift de paix & de prendre droit en fa court, & fe commença lors a repentr des grans maulx qui a l'occafñon de celle guerre furent auenuz au poure peuple & a maint noble homme : & fe conclud lors que au plus maan qu'il effayeroit s'il pourroit rrouuer
123 maniere d'auoir paix aGerard de Rouflillon. Quant doncques vint au matin, le roy affembla fes ba- rons & leur declara fa vifion qu'il eut en celle nuyt en difant que puifque Dieu vouloit qu'il fft paix a Gerard, qu'il ne vouloit plus aller contre fon vouloir & en cognoiflant que trop eut il attendu de y trouuer bonne paix : fes barons luy dirent que voirement il feroit bien & que trop auoit il attendu : & lors incontinent par leur bon confeil & aduis il enuoya requerre la paix a Gerard qui tres grant ioye en eut & aufli eurent tous fes barons, fi en rendit graces & louenges a Dieu par grant deuotion en plourant a grofles larmes pour la grant ioye qu'il en eut. Adonc fans plus tar- der il entra en la cité & s'en alla deuers le roy & s'agenoilla deuant luy en luy priant mercy : le roy l'en leua par la main & le baifa doulcement & luy pria qu'en l'honneur de celuy qui fa mort pardonna qu'il luy voulfift pardonner tous fes meffaitz, en luy promettant que iamais iour de fa vie il ne luy vouldroit faire nul contraire ne def- plaifr, en luy offrant que leur different fut mys au iugement de la court fans plus ufer de voye de fait. Gerard luy refpondit tres humblement que c'eftoit la chofe du monde que plus il defiroit & que toufiours il luy auoit plus requis. Ainfi donc- ques par cefle maniere fe appaiferent enfemble le roy Charles le Chaulue & monfeigneur Ge-
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rard de Rouflillon, & furent rous maltalens par- donnez tellement que oncques puis ilz n'eurent guerre l'ung contre l'aultre , ains furent en bonne paix & amour enfemble le demourant deleur vie. Et fut la conté de Sens pour laquelle celle guerre commença defpartieen deux pars &chafcun d'eulx la moytié. Cy fait a noter qu'en routes hyfloires parlans de celle guerre mefmement par commune renommée, Gerard de Rouflillon combatir le roy par douze foys & par douze foys le vainquit, no- nobftant que celle hyfloire ne parle que de fix batailles, & peult eftre qu'il y eur entre eulx fix batailles principalles & plus notables & fix aultres moins notables, ou que une bataille dura plus d'ung iour fans eftre menée a defconfiture oul-
treement.
OP, PR
OONSEN DONS ONE IX)
Cy parle des eglifes & des abbayes que Gerard fonda quant celle guerre lui fur faillie. Puis parle d'aul- cuns miracles qui aduindrent en ediffiant aulcunes d'icelles eglifes. CHAPITRE XXII!
ÆPRES que Gerard de Rouffillon duc & ® conte de Bourgongne fut appaifé au > roy Charles le Chaulue comme dit eff, il print congé du roy & s’en alla demourer fur fes terres , & ne voulut plus demourer en la court du roy affin que par aulcune occafion de parolles ou aultrement leur guerre recommençaft. Et lors luy & ma dame Berte fa femme fe mirent de tous pointz a Dieu feruir, a luy cryer mercy des maulx qui a caufe de leurs guerres furent aduenuz & a fonder eglifes & monafteres pour Dieu prier. Aufquelles chofes ilz donnerent & enrichirent moult nota- blement & les garnirent de nobles relicques & de tous aournemens comme ceulx qui vouloyent de Dieu faire leur heritier pour ce qu'ilz n'auoyent lors nulz enfans, car 1lz eurent ung filz & une fille , mais Dieu les prins a fa part en leur inno- cenfe. Et dift l'hyftoire qu'ilz fonderent douze no-
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cables eglifes ou monafteres & que en chafcune eglife ilz ordonnerent douze preudhommes des plus deuotz & des meilleurs qu'ilz peurent æou- uer. Et en aulcunes d'icelles qui furent faicres pour femmes religieufes ilz mirent des meilleures femmes qu'ilz fceurent trouuer.
Entre les eglifes qu'ilz fonderent celle de Poy- uers fut la plus notable & la plus principalle pour ce que en icelle ilz eflurent leur fepulture, celle de Vezelay fut la plus notable apres. Ilz en fon- derent une es faubours de la cité Dompoire qu'on nomme maintenant de Sainct Pierre. Item une aultre au dyocèfe de Soiflons qu'on diff de la Magdeleine. Item une aultre en Flandres, aul- cuns dient que ce fut Sainct Bertin. Et dift on que de celle eglife furent apportez deux tres no- bles ymages d'anges en l'eglife de Poytiers ou ilz font encores gardez a grant honneur & reuerence pource qu'ilz ne furent oncques faitz par main humaine. Item une aultre prioré qu'on appelle Sixte qui eft en la place ou Gerard combatit le roy la derniere foys , c'eft aufli deffoubz Sens : item l'eglife d'Auallon que maintenant l'en nomme Semeur : item l'abbaye de Leuze en la- - quelle ilz commirent abbé fainct Badillon deffus nommé : item l'églife de Noftre Dame d'Antoing en laquelle ilz mirent le corps de faince Maxime euefque : item l'eglife de Sainct Pierre de Renais:
127 item l'eglife de Royaulcourt ou il mift le corps de monfeigneur fainct Adrien que defpuys Bau- douyn conte de Haynault & de Flandres fift tranfporter en l'abbaye de Grandmont ou il eft encores: item l'eglife de Houtaing, en laquelle il fift mettre le corps de fainct Quirin le martir. Plufieurs aultres eglifes firent fonder monfeigneur Gerard & ma dame Berte fa femme dontl'hyftoire ne fait nulle mention : mais l'hyfloire recite cy aulcuns miracles faitz par Noftre Seigneur tandis qu'on edifoit l'eglife de Vezelay & celle de Poy- tiers: & dift ainfi que tandis qu'on edifioit l'eglife de Vezelay ma dame Berte par grant deuotion y voulut ouurer de fes propres mains, & de fait elle fe acouftuma de foy leuer par nuyct de cofté Gerard fon mary, & puis quant elle eftoit leuée elle faifoit leuer aulcunes de fes plus fecretes & priuées femmes & les menoit en la place ou le mortier & les cailloux eftoyent preparez, & la fur leurs efpaulles elles chargoyent du mortier & des aultres matieres, & les portoyent amont fur la montaigne & les mettoyent en lieu ou les maçons les pouoyent prendre pour les mettre en oeuure plus toft & plus haftivement: & quant venoit vers le iour elle sen retournoit tout coyement de cofté fon mary. A cefle bonne oeuure conceut le dyable grant ennuye. Si ad- uint que Gerard fe perceut par plufieurs foys que
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fa femme fe leuoit ainfi conuoitement & ne {ça- uoit ou elle alloit. Et lors par tenpration du dyable il entra en une mauluaife penfée fur fa femme, doubtant qu'elle n'allaft en mauluais lieu: & cant qu'il entra en ialoufe, & propofa qu'il fçauroit s'il pouoit ou fa femme alloir ainfi par nuyct. Si aduint une nuyct qu'il faingnie qu'il dormoit a l'heure qu'elle fe leua, fi fe leua & la fuyuit le plus fecretement qu'il peut. Et quant il veit l'ouuraige qu'elle faifoit elle mefmes & qu'elle faifoit faire par fes femmes, il en fur cour esbahy. Et que plus ef il apperceut une tres grant clarté & une nobleffe d'anges qui les enuironne- rent, entre lefquelz efloit un homme tant noble & tant bel que iamais homme ne fe faoullaft de le regarder. Et fembla a Gerard que il cenoir fa femme par les deulx bras que luy aydoit a porter fon fais fur la montaigne. Quant Gerard eur bien tout ce regardé il fut tour confus, & fe re- pentit moult de ce qu'il eut oncques eu malle fufpetion de fa femme : & luy dementant s'en reuint coyement coucher en fon lict. Er ne de- moura gueres apres que ma dame Berte s'en re- uint en fon hoftel & en fa chambre, cuydant que perfonne ne fceut riens de fon fair. Gerard quant il la veit feulle en fa chambre fe leua & humblement luy crya mercy, & luy racompta les chofes deflus dictes ainfi comme elles furent ad-
129 uenues. La bonne dame qui de ce fut route esbahye regracia Dieu de l'honneur & de la noble vifitation dont il eut vifitée, & pria a fon mary qu'il oftaft fon cueur de toutes mauluaifes pen- fées, fi comme il fift, car oncques gens de tel eflat ne menerent plus faincte vie ne plus de- uote qu'ilz faifoyent. Aduint encores ung aultre miracle fur ces deux fainctes perfonnes tandis qu'ilz edifhoyent l’eglife de Poytiers : car comme eulx deulx enfemble portoyent ung iour fur leurs efpaulles une feille plaine d'eaue pour employer es ouuraiges d'icelle eglife, ainfi comme ilz auoyent de couftume & que Berte alloit deuant & Gerard qui plus fort efloit alloit derriere , l'ennemy de humaine creature ayant grand defpit de veoir telle humilité de telz gens par fon mauluais art fe mift entre eulx deulx & fift cheoir & tresbucher ma dame Berte, mais Dieu qui eft couiours auec fes amys luy fift fi belle grace que elle ne fut point blecée. Et qui plus eft une feulle goutte d'eau ne refpandit de la feille, car l'ange de Noftre Seigneur fouflint le tinel iufques a ce que la bonne dame fuft releuée & puis 1l luy remift le tinel fur fon efpaulle & elle parfift fon feruice en regraciant Dieu de la grace qu'il leur faioit. Ce miracle veirent appartement tous ceulx qui furent en celle place: si en rendirent tous graces & louenges a Noftre Seigneur, car
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adonc de tant plus s'enforcerent Gerard & fa femme de bien faire. Ung aultre miracle aduint une foys a Gerard auant qu'il fuft charbonnier, comme dift eft cy-deflus: qui fur tel que a une nuyt de la Natuité Noftre Seigneur, comme il cftoit couché de cofté ma dame Berte il fur tres fort tempté du peché de la chair: car comme plus eff la perfonne bonne & le temps faincr tant plus s'efforce le dyable de la decepuoir. Ainfi doncques a telle faincte nuyt Gerard voulut fa voulenté charnelle acomplir auec ma dame Berte. Mais celle qui en fuft tout esbahye luy remonftra qu'il eftoit trop bonne nuyt & qu'il n'appartenoit point de faire celle oeuure a telle nuyt : Gerard luy dift qu'il conuenoit qu'elle le fouffrift. Elle qui ne penfoit a nul mal luy dift que non feroit. Dont diftGerard , yray ie querir une aultre pour trouuer mon aduenture. Er celle lui dift que bien luy plai- foit: car elle n'euft iamais cuidé qui fe fuft meffair. Mais par fubiecuon du dyable Gerard fe leua d'en cofté fa femme , & s'en alla coucher auec une des chambrieres de fa femme auec laquelle il acomplit fa mauluaife voulenté. Or aduint quant on fonna matines que ma dame Berte fe leua & s'en alla ouyr le feruice diuin. Et lors qu'elle fur en fon oratoire comme celle qui bien fçauoit ou fon mary fut allé commença de tout fon pouoir a prier Dieu deuotement qu'il voulfift fon mary
131 enluminer de fa grace & luy donner vraye con- gnoiffance de fon péché. Sa priere fut ouye de Noftre Seigneur qui nul ne oublie qui de bon cueur a luy fe retourne : car quant vint a l'heure qu'on fonna la mefle de mynuyt Gerard com- mença a penfer a fon péché & en penfant fe print a foy repentir tresamerement & a plourer fon- damment. Eten icelle contrition fe leua pour aller a l'eglife, 1l fe reputa indigne de y entrer en tel eftat comme il efloit. Si s'en alla derriere ung pilier au dehors de l'eglife, auquel lieu il fe age- noilla en priant Dieu deuotement &a grant pleurs & gemiflemens qu'il luy voulfift fes pechez par- donner. Si l'en prioit de bon eueur, auffi faifoit la ducheffe de tout fon pouoir : & lorfque l'heure aproucha qu'on deuoit commencer la mefle de mynuyt ma dame Berte s'endormit par la voulenté de Dieu, & luy aduint fi toft qu'elle fut endormie que l'ange de Dieu tant cler & tant refplendiffant que a merueilles fe apparut a elle & luy dift qu’elle fe confortaft & qu'elle ne plouraft plus & qu'elle s'en allaft en ung tel lieu derriere ung tel pilier, & que la elle trouueroit fon mary Gerard de Roufhllon plourant & gemiflant pour fon peché & qu'elle luy dift que Dieu luy pardonnoit fon peché fi toft comme il l'auroit de bouche confefié a ung preftre. Apres celle parolle l'ange s'efua- noyt & la ducheffe s'efueilla & s'en alla prefente-
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ment au lieu ou l'ange luy auoit dift, la ou elle ouua fon mary en pleurs & en gemiflemens, le reconforta doulcement, & luy dift & raconta fa vifion & les parolles que l'ange luy eut dicres : & lors monfeigneur Gerard ioyeulx de fi noble vifira- tion fe gecta a genoux & regracia Dieu humble- ment de la grace qu'il luy eufl faicce & puis il fe leua & entra en l'eglife. Er lors en grant coninion de cueur il confeffa a fon preftre fon peché, & puis bien & deuotement 1lz ouyrent le feruice diuin & magniñerent Dieu de tout leur cueur pour la belle grace que a celle faincre nuyt il leur eut enuoyée en les deliurant du feruaige de l'ennemy d'enfer, & ne furoncques defpuis heure qu'ilzn'en euflent Dieu en plus grant amour & reuerence & qu'ilz ne le doubraflent plus a courroucer. Ainfi doncques par ceft exemple ne fe doit nulz deffer de l'infinie mifericorde de Dieu, car la piné de Dieu ef trop plus grande que nul quelconque iniquité. Et auffila longuefle du tempsnereconfille point le penitent a Dieu, mais feullement la clere & la vraye contriton du cueur , laquelle eft par-
faicte par vraye faufflaction.
Cy dift comment Gerard de Rouffillon 6 ma dame Berte fa femme trefpaflerent de ce monde mortel Puis parle d'aulcuns miracles qui lors aduindrenr par leurs merires. CHAPITRE XXII.
PRES que ces deulx fainctes perfonnes os monfeigneur Gerard & ma dame Berte >, eurent fondé & acomply les ouuraiges des eglifes deflus declarées, & qu'ilz eurent fait tant de biens & en tant de manieres que Dieu & le monde en deuoyent eftre contens , il pleut a Noftre Seigneur de les remunerer de leurs labeurs & de les prendre auec luy en fa gloire : car aflez toft apres ces chofes acomplies ma dame Berte plaine de bonnes oeuures, garnie de tous les fa- cremens de faincte Eglife, rendit fon ame a Dieu fept ans auant le trefpas de Gerard fon mary : fi fut moult plaincte & regrettée & fut enterrée en l'eglife de Poytiers moult honnorablement. Apres le trefpas de ma dame Berte monfeigneur Gerard vefquift chaftement fept ans, & au chief de fept
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ans, luy eftant en la cité d'Auignon, il accoucha malade & congneut que fa fin approchoit, &lors il manda fes amys, & leur dift que Dieu le appelloit pour luy rendre la debte de nature humaine, en leur priant qu'ilz luy voulfiffent promettre que fi vof qu'il feroit trefpalfé ilz feroyent fon corps en- fepuelir & porter en l'eglife de Poytiers pour le en- terrer de cofté ma dame Berte fa femme : ceulx luy promirent qu'ilz le feroyent voulentiers , mais il ne fut pas content de ces fimples promelles , ains les fift cous iurer que ainfi le feroyent. Apres lequel ferment ainfi fait il print congé a eulx rous l'ung apres l’aultre en foy recommandant a leurs prieres & oraifons : & puis quant il eut bien receu & deuotement les facremens de faincte Eglfe, il rendit fon ame a Dieu l'an de Noftre Seigneur viij cens iuj xx &x. Si fut moult plaint. Er puis les euefques & les abbez & les nobles hommes qui par leurs fermens eurent promis de porter le corps en l'eglife de Poytiers le firent enfepuelir tout entier & mettre fur ung chariot pour le porter en la dicte eglife : mais quant le commun peuple fceut qu'on vouloit ce faire ilz s'en vindrent tous efchauflez & en grant nombre au lieu ou ilz eftoyent aflemblez , & leur dirent que nullement lz ne fouffreroyent eftre defpouillez du precieulx corps de leur bon feigneur , & que fe plus auant iz le portoyent il leur en prendroir mal : car ceulx
se qui doubterent la fureur du peuple fans gueres plus regarder a ce que par ferment ilz eurent promis a leur bon feigneur obtempererent aux parolles du peuple & defchargerent ce fainct corps & l'en- terrerent bien & notablement en la grant eglife de la cité d’Auignon en laquelle il fut pour l'ef- pace de fept ans entiers. Mais Noftre Seigneur qui vouloit que la voulenté du trefpaflé fur acom- plye enuoya celle malediction au pays que en tous lefdictz fept ans 1l ne cheut goutte de pluie ne de rofée & fift tant fec qu'il n’y creut ne bled ne auoine , les arbres ne portoyent nulz fruirz & tant de gens que fans nombre moururent de fain & de peftillence : pour laquelle caufe les gens de l'Eglife confiderant que Dieu fe fut courroucer aux habitans de celle contrée & ne fçauoyent pourquoy, firent prefcher la ieufne de troys iours & proceflion generalle au troyzieme iour affin que Dieu par fa grace leur voulfift reueler pour- quoy il leur enuoyoit celle malediction. La ieufne faicte &acomplye,quant vint au tiers iours d'icelle tandis que la proceflion fe faifoit bien & deuo- tement, Noftre Seigneur le vifita de fa grace : earil enuoya fon fainct ange a ung reclus qui demouroit en la cité, lequel ange dift au reclus qu'ils'en allaft en l'eglife ou la proceflion eftoit arreftée & qu'il dift a l'euefque & a tous ceulx de la proceflion que Dieu vouloit qu'ilz fceuflent que iamais celle
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Cy diff comment le corps fainét de Gerard fut tranflare en l'abbaye de Poytiers la ou il fur enterré de coffé ma dame fainéle Berte fa femme. Puis parle d'aulcuns miracles qui aduindrent illecques par leurs merires. CHAPITRE XXV.
ES nouuelles ouyes, 1lz commencerent
tous par vraye deuotion a regracier
Dieu de ce que ainfi il les auoit vifi- tés. Et lors a grant honneur & reuerence 1lz alle- rent defcouurir le fainct corps qui fept ans entiers geut en ce lieu , & le trouuerent odourant tref- fouef & tout entier. Et l'euefque le leua & l'enue- loppa en ung net cendal, & puis ilz le mirent en une noble chafle & riche & le mirent en ce point fur une lictiere , & le menerent a grant honneur & iubilation iufques a l'eglife de Poytiers, dont quant ilz approcherent du lieu l'abbé & le clergié & tous les nobles & le peuple du pays enuiron vindrent a torches&a banieresen notable proceflion a l'encontre du corps fainct & le receu- rent & le porterent a l'eglife en chantans graces
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& loenges a Noftre Seigneur, & l'enterrerent en ladicte eglife de Poytiers en ung noble fareuz moult riche & bien entaillié, au plus pres de ma dame Berte fa femme. Quant le feruice diuin fur acomply chafcun s'en alla en fa place en rendant graces a Dieu de l'honneur que leur eufl fair & de leur donner telz intercefleurs au ciel, ayantefpe- rance de Dieu que par le merite de ces deulx fainctes perfonnes Noftre Seigneur exaulceroit leurs prieres & que tout le pays en vauldroir mieulx. Et lors fut mis par efcript toute leur vie, leur conuerfation & leurs faicez, & furent gardées leurs legendes en ladicte eglife de Poy- uers longtemps apres leurs trepas. Mais aulcuns temps apres ladicte eglife fut arfe & deftruycte par aulcuns incredulles & mauluais tyrans: fi que entre les aultres chofes de leans ces regiftres furent tous ars , pourquoy a tres grant peine l'en a defpuis recouuré leur legende, & non pas fi ample qu'elle euft efté par auant qu'elle fut are. Toutesfoys l'en trouue encores en aulcunes hyftoires aulcuns miracles que Noftre Seigneur a faitz par les miracles de monfeigneur fainct Gerard : dont entre les aultres en a ung tel que s'en fuyt. Ung paralitique fur a Poyriers tant de- bilité qu'il ne fe pouoit fouflenir finon fur deux potences, & a tres grant peine pouoit il aller iuf- ques a l'eglife. Toutesfoys il y alloit voulenuers
139 & par grant deuotion , priant Dieu deuotement que par les merites de monfeigneur fainct Gerard il le voulfift regarder en piué. Ung iour vint qu'en celle mefme deuotion il alla a l'eglfe de Poytiers. Et lors ainfi qu'il pafla de cofté les cordes des cloches de l’eglife il les print & les commença a tirer, & luy sembloit que les cloches üroyent contre luy : dontil eut grant merueilles, car en ce faifant il fe bleçoit. Mais lors tout a coup fes nerfz fe recommencerent a mettre a point & tellement que tout foudainement il fe trouua guary & getta fes potences a terre & s’en courut au tombeau de monfeigneur fainct Ge- rard, en le remerciant de la grace que Dieu par fes miracles luy eut envoyez. Pour lequel miracle plufieurs malades de diuerfes maladies vindrent par devotion a l'églife de Poytiers pour auoir le fuffrage de monfeigneur fainct Gerard , & adue- noit fouuent que en tyrant les cordes des cloches de leans ilz eftoyent tout foudainement guaris. Et tant en y eut de guaris en ce temps que ce fut une grant merueille : car nul n'y venoit en parfaicte foy qu'il n'en reportaft pleine guarifon par le merite de monfeigneur fainct Gerard & de ma dame Berte fa femme. Aduint une foys entre les aultres que ung conte de Bar fur Aube qui fut ung mauluais tyrant & grant larron, fe acompaigna de plufieurs larrons & pillards & s'en
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vint a l'eglife de Poytiers & commença a robber & pillier & a mettre a mort hommes & femmes fans nulle pitié. Et lors par plufeurs gens de la ville veans leur malle aduenture s'en fuyrent & s'en retrayrent es tours des eglifes & y apporte- rent de leurs biens ce qu'ilz en purent fauluer. Quant ces pillars virent ce ilz allerent a l'eghfe par grant fureur, & commencerent a ferir & a hurter aux portes pour tout abatre. Adonc les fem- mes qui leans efloient venues a reffuge voyans que on ne pouoit l'eglife deffendre contre ces mauluaifes gens commencerent a cryer: Haa noble Gerard de Rouflillon nofître bon duc, hafte toy de ton peuple ayder orendroit, car il ef heure. Et lors incontinent le dyable d'enfer print trois de ces larrons & les commença a rourmen- ter tellement qu'ilz uloyent comme beftes mues & vouloyentleurs compaignons eftrangler pour la grant douleur qu'ilz fentoyent. Quant leurs com- paignons virent le miracle ilz eurent tous fi grant paour que oncques puis ilz n'y oferent arrefler, ains s'en fuyrent tous qui mieulx fuioyr. Et lors ceulx de la dedans s'en allerent deuotement au tombeau de monfeigneur Gerard rendre graces & louenges a Dieu & au glorieux confes.
Cy diff comment ung euefque de Langres nommé Regnard deftruyfir & gafla la ville € l'eglife de Poyriers. Puis parle d'aulcuns miracles qui ad- uindrent au temps de lors. CHAPITRE XXVI.
NG euefque fut en la cité de Langres
nommé Regnard, & a bon droit fut
fon nom tel, car il fut decepueur & plain de malice. Ceft euefque neanlmoins eftoit de nobles gens & de tant fut il plus orguilleux, fi que pour caufe de fon orgueil il eut en grant defpit ce qu'il veoit a l’eglife de Poytiers eftant en fon diocefe en grande profperité & reuerence pour les miracles que fouuent s'y faifoyent, & lui vint en voulenté de deftruyre la ville de Poytiers & le monaflere. Pource mesmement que celle eglife eftoit exempte de luy & de tous aultres euefques , & qu'elle ne forufloit finon a l'eglfe de Romme : & pour ce que par voye apperte 1l n'euft peu prendre la ville qui eftoit lors fermée de bons pallis & de bons foflez, il faingnit une
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fois qu'il y vouloit aller par grant deuorion & affembla ung grant nombre de gens d'eglife & d'aultres gens : mais il les fift rous armer def- foubz leurs habis, & puis a maniere de proceflion a croix & a banieres ilz s'en vindrent tout chan- tant & entrerent en la ville de Poytiers & en l'eglife, car nul ne sçauoit la mauluaiftié qu'ilz penfoyent, mais fi toft qu'ilz virent leur point, ilz ofterent leurs manteaulx & tirerent leurs efpées & coururent fus aux hommes & aulx femmes & firent tant qu'ilz furent maiftres de la ville & de l'eglife : & puis ilz pillerent la ville & l'eglife & n'y laifferent riens : puis y bouterent le feu au demourant, tellement qu'en la ville n’en l'eglife ny demoura riens d'entier que tout ne fut ars ne bruflé. Apres lequel mefchief l'abbé & le conuent s'en allerent a Romme & fe complai- gnirent au Pape de l'oultraige a eulx faicte par Regnard l'euefque de Langres. Le Pape qui piné en eut manda l'euefque de Langres venir a Romme ou il alla bien enuis: routesfoys quant il fur venu le Pape le priua de fa dignité & ne la luy voulut oncques plus rendre iuiques a ce qu'il auroit reftitué a l'abbé & au conuent de Poytiers tous les dommaiges qui leur eut faitz & que furent con- tens de luy : mais toutesfoys l'eglife ne fur onc- ques puis fi belle qu'elle eur efté par auant & par efpecial le cloiftre. Er aduint par la ruyne
143 que y fut lors quil y cheut une grant pierre fur le tombeau de fainct Gerard & y fift un fi grant trou qu'on veoit par ce trou le corps de fainct Gerard, & fut acouftumé par les malades de la entour de venir le corps fainct regarder par ce trou en bonne foy & deuotion, & ilz recou- uroyent pleniere fanté de quelconques maladies qu'ilz fuflent malades : & ainfi que entre les bons en a toufiours de mauluais il en y vint une iournée lequel eftant en bonne fanté de corps fe commença a mocquer de ceulx qui par deuo- tion regardoyent par ce trou le corps de monfei- gneur fainct Gerard, & luy mefmes y voulut re- garder non pas par deuotion mais par mocquerie, & lors foudainement il perdit fa veue & fi entra le dyable en fon corps & le tourmenta trois iours & trois nuytz fans ceffer, tellement que tous ceulx qui le veoyent en auoyent pitié. Adonc l'abbé & le conuent ayant pitié du malheureux prierent Dieu deuotement affin que par les merites de monfeigneur fainct Gerard il le voulfift regarder en pitié : fi aduint que par leurs prieres & d’aul- tres plufieurs le malheureux fut guary & confefla fon peché & crya a Dieu mercy & a monfeigneur fainct Gerard, pour lequel miracle furent graces & louenges rendues a Dieu & a monfeigneur fainct Gerard a grant joye & iubilation. Aultres plufieurs miracles fift Noftre Seigneur en l'eglife
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